Usage des pesticides chimiques :  les riziculteurs et le fleuve Zio en grand danger

Le Togo s’est doté d’une loi qui interdit l’importation et la commercialisation des pesticides non homologués, notamment le Glyphosate sur toute l’étendue du territoire nationale. Cinq ans après l’adoption de ladite loi, les pesticides non homologués continuent d’être utilisés   massivement par les petits paysans, surtout dans la production de riz. Et pourtant, l’usage abusif de ses substances chimiques représente un problème de santé publique et un souci environnemental.

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Hector NAMMANGUE

Kovié (Sud-Togo). Il est 7h ce mercredi 10 janvier 2023. Kossi Gbloekpo, la quarantaine, est un producteur du riz dans la vallée du zio et, ce matin, il se hâte de se rendre dans sa rizière pour la récolte.

Kossi Gbloekpo, riziculteur dans la vallée du Zio (IMG VTG)

Père de 5 enfants, il nous confie qu’il a été victime des ravageurs et des mauvaises herbes en 2020. Pour cette raison, depuis 2 ans, il ne peut plus se passer de l’usage des herbicides chimiques, en vue afin d’accroitre sa production et améliorer ses rendements.

Champ de riz débarrassé de mauvaises herbes dans la vallée du zio (IMG VTG)

« Nous utilisons des herbicides chimiques pour nous débarrasser des mauvaises herbes avant de passer au repiquage de riz. Ces substances chimiques nous permettent d’avoir une bonne production si le dosage est bien respecté. », affirme-t-il.

Un parterre rizicole dans le Zio contaminé par l’usage d’un pesticide chimique (IMG VTG)

La situation de Kossi est loin d’être un cas isolé. Plusieurs producteurs de la même localité utilisent également de façon intensive des produits agrochimiques similaires dont l’engrais NPK (fertilisant générique composé de l’Azote, du Potassium et du Phosphore). Mais, c’est sans compter un facteur de l’équation : la contamination des eaux et cours d’eaux limitrophes. « Notre activité agricole dépend du Zio. C’est souvent, par ignorance, que nous jetons négligemment dans la vallée, plusieurs emballages phytosanitaires et bidons vides d’herbicides, une fois leur contenu utilisé. », lâche-t-il.

Le fleuve zio et les cours d’eau environnants menacés

Cela constitue une source sûre de pollution des eaux de surface et un risque élevé d’empoisonnement. En effet, une étude publiée, en Janvier 2023 par l’Institut Africain pour le Développement Economique et Social (INADES-Formation) sur l’utilisation intensive de pesticides chimiques de synthèse confirme que l’usage des pesticides chimiques est à l’origine de la pollution des eaux au Togo.

IMG INADES FORMATION (Pulvérisation d’un pesticide chimique près d’un puits d’eau)

L’étude soutient d’ailleurs que toutes les eaux continentales et océaniques au Togo sont sujettes à une pollution accrue avec la commercialisation non légale des engrais chimiques et l’utilisation des produits non homologués dont le Glyphosate. Une substance chimique assez utilisée dans l’élimination des mauvaises herbes.

Des boîtes et emballages des pesticides chimiques jetés dans la vallée du Zio (IMG VTG)

C’est ainsi que malgré leur interdiction et un arrêté interministériel datant de 5 ans, l’ enthousiasme autour de la commercialisation des pesticides chimiques ne faiblit pas au Togo.

D’après un rapport de la FAO et de  l’Institut international de gestion de l’eau publié en 2018, l’agriculture moderne est responsable du  déversement de grandes quantités de produits agrochimiques,  dans les plans d’eau.

« L’agriculture est le secteur produisant le plus d’eaux usées, en termes de volumes, et le bétail génère beaucoup plus d’excréments que les êtres humains. Alors que l’utilisation des terres s’est intensifiée, on constate que les pays utilisent de plus en plus de pesticides synthétiques, d’engrais et d’autres intrants. », ont indiqué Eduardo Mansur, Directeur de la Division des terres et des eaux de la FAO, et Claudia Sadoff, Directrice générale de l’Institut international de gestion de l’eau (IWMI), auteurs du rapport.

Selon la publication, si ces intrants ont bel et bien permis de stimuler la production alimentaire, ils ont également contribué à augmenter les risques de menaces environnementales et les risques pour la santé humaine.

Le rapport précise que cette pollution affecte des milliards de personnes et engendre pour la santé des frais annuels qui dépassent des milliards de dollars.

Interrogé sur cette situation, Flamay Ahiafor, expert sur les questions de l’eau et d’assainissement a confié que les résidus des pesticides sont solubles dans l’eau.

Les canaux d’irrigation d’eau de la vallée du Zio jonchés des boîtes de pesticides chimiques

« De nombreux pesticides sont solubles dans l’eau par nécessité, de sorte qu’ils peuvent être  mélangés à l’eau et être absorbés par la cible. Plus la solubilité du pesticide est élevée, plus le risque de lessivage est élevé. »

Et de renchérir « Un autre facteur qui affecte la pollution des eaux par les pesticides est la chute de pluie, car des niveaux élevés de pluie augmentent le risque de contamination des eaux par les pesticides. »

Un enfant puisant de l’eau d’un cours d’eau exposé à cette pollution

Au Togo, c’est près de 500 variétés de pesticides chimiques qui sont commercialisés. Une des raisons pour lesquelles, l’Organisation pour l’Alimentation et le Développement Local (OADEL) a alerté sur les risques liés à l’usage des pesticides chimiques en novembre dernier.

« Des textes encadrent l’utilisation des pesticides au Togo. Malheureusement, le constat est que ces textes ne sont pas respectés. Ce qui fait que des pesticides non homologués se retrouvent sur les marchés du pays au vu et au su de tout le monde. », déplore Tata Amétoenyinou, Directeur Exécutif de l’OADEL.

Une étude réalisée au Togo, en 2017 par l’Organisation Pour l’Environnement et le Développement durable (OPED) sur la situation nationale des pesticides hautement dangereux révèle que sur un total de 172 pesticides homologués par le Comité des Produits Phytopharmaceutiques (CPP), l’on retrouve plus de 100 matières dangereuses constitués d’insecticides, d’herbicides, de fongicides et de rodenticides.

Selon la Direction de la Protections des Végétaux (DPV) au ministère en charge de l’agriculture, entre 2020 et 2021, le Togo a importé 7 tonnes de Chlorpyrifos, un pesticide chimique homologué en 2017 par le Comité Sahélien de Pesticide (CSP).

Des produits à toxicité avérée

Vue de droite le Chlorpyrifos (IMG ADT)

Un produit chimique qui, à en croire l’ONG les Amis de la Terre Togo pollue l’eau et détruit les vers  de terre, acteurs majeurs et agents actifs dans la structuration des sols : le Chlorpyrifos. «  Ses effets  sur la flore et la faune terrestres et aquatiques sont indéniables. Il provoque des brûlures ou irritations de la peau, des intoxications aigues avec des signes  assimilés à  des maux de ventre. », a confié Amegadze Kokou, Directeur Exécutif de l’ONG.

Pour Sidoine Akpotor, co-auteur de l’étude (ndlr : citée plus haut,) les maraîchers qui sont en contact avec les substances chimiques ressentent des malaises, notamment l’irritation de la peau, les maux d’yeux, etc…

« C’est par manque de moyens que les paysans s’exposent aux effets nocifs des pesticides. En plus des frais engagés pour payer les semences, ils doivent dépenser pour ces équipements, notamment,  cache nez, lunette, botte, chapeau ou casque. », lance-t-il.

Une situation qui malheureusement cause des dégâts à la santé humaine et à l’environnement,   étant donné que les pesticides sont utilisés en quantités excessives ou inadaptées et la récolte des légumes  sans respect des délais de sécurité.

Une enquête menée sur les intoxications liées à l’utilisation des pesticides dangereux dans la région centrale au Togo en 2007 a montré que dans le canton d’Aouda Sotouboua, un maraîcher a fait l’épandage d’un produit insecticide au balaie par manque de pulvérisateur.

Ceci a entrainé après 3 jours la pollution des eaux de la rivière avec comme conséquence la mort des sardinelles. Ce produit a été également reconnu par un producteur de Tchaoudjo comme très toxiques pour animaux comme les serpents, les rats, les varans, les abeilles tourterelle etc.

A Fazao, en décembre 2009, il a été constaté l’empoisonnement intentionnel de la rivière et la destruction de la faune aquatique par un produit destiné à la culture cotonnière et vendu en détail par les commerçants dans de petits flacons à Melamboua.

 Dr Adjonou Kossi, chercheur en écologie foresterie à l’Université de Lomé et principal auteur de l’étude commanditée par INADES Formation, indique que l’exposition chronique à ces pesticides serait la cause de l’augmentation des cas de leucémies, de tumeurs cérébrales et d’autres types de cancers.

Il précise que les personnes les plus en contact avec les pesticides chimiques souffrent des troubles de la reproduction, du système nerveux et d’effets endocriniens. « Certains pesticides entraineraient aussi des troubles de l’humeur et représenteraient un facteur de risque de suicides. », a-t-il affirmé.

Un enfant puisant de l’eau exposé à cette pollution des eaux

« Peu d’études épidémiologiques renseignent aujourd’hui sur les effets sanitaires liés à la consommation des eaux polluées ou contaminées par les pesticides. Toutefois, les cas de maladies les plus fréquemment décrits sont entre autres des effets mutagènes, cancérigènes, fœtotoxiques et tératogènes. », affirme l’auteur principal de l’étude.

Le chercheur souligne que l’exposition chronique à ces pesticides serait la cause de l’augmentation de troubles de la reproduction (avortement, stérilité, infertilité masculine, malformation congénitale de l’appareil génital masculin, etc.), de troubles du système nerveux et du comportement (maladie d’Alzheimer, de Parkinson, sclérose latérale amyotrophique) et d’effets endocriniens (perturbations du système hormonal, etc.). « Certains pesticides entraineraient aussi des troubles de l’humeur et représenteraient un facteur de risque de suicides. », a-t-il ajouté.

Des solutions alternatives

Pour lutter contre l’utilisation abusive des pesticides en général et particulièrement des pesticides non homologués, Dr Adjonou propose le renforcement du contrôle par les brigades et les services de contrôles du ministère en charge de l’agriculture.

« Les autres actions consisteront à : renforcer les sensibilisations, les contrôles et les saisies. Il faudra également renforcer les capacités opérationnelles des services techniques du ministère de l’agriculture en termes de matériels roulants et d’équipements pour assurer le contrôle. », recommande-t-il.

Sidoine Akpotor co-auteur de l’étude préconise pour sa part, un renforcement des capacités des producteurs pour la fabrication de bio pesticides à base de produits naturels locaux et accessibles.

« Il faudra former les producteurs sur les bonnes pratiques culturales et l’agroécologie ; former davantage les producteurs sur la gestion des flacons et emballages vides de pesticides ; sensibiliser les producteurs en développant des modules qui influencent leurs perceptions en matière de dosage des pesticides. », conseille-t-il.

Degbe Ablavi Akofa, lieutenant des eaux et forêts à la Direction de l’environnement estime que les études ne suffisent pas pour remédier à cette situation.

Selon elle, il faut des actions concrètes sur le terrain. « La situation  actuelle  oblige à recourir à l’usage des pesticides chimiques. Il se pose un problème de main d’œuvre. Les jeunes ne veulent plus mener des activités agricoles et les agriculteurs sont obligés d’utiliser ces produits chimiques pour un bon rendement, afin de maximiser l’investissement  de la production agricole. », a-t-elle affirmé.

Aussi, précise-t-elle, « Il existe des mesures alternatives. C’est à dire l’usage des engrais bio. Ces engrais bio ne sont pas assez disponibles. En guise de  recommandation,  l’ Etat doit  subventionner  la production des engrais bio pour remplacer les produits chimiques. Il faut également des actions de sensibilisation au niveau des agriculteurs qui utilisent ces produits d’origine cancérigène,la plupart du temps avec des doses exagérées. Il faut que les agriculteurs soient sensibilisés pour qu’ils sachent qu’il faut faire le choix des produits naturels. »

Au ministère de l’agriculture, on rassure que des descentes inopinées se feront sur les marchés à des fins de dissuasion.

« C’est le secteur informel de distribution de pesticide qui est le plus visé par ces contrôles qui aboutissent à des saisies de pesticides ne respectant pas les normes en vigueur en matière d’importation et de commercialisation. », informe M. Atsu Tagba Directeur de la protection des végétaux au ministère de l’agriculture.

« Désormais, nous serons vigilants, ne peut commercialiser un pesticide agricole que celui-là qui maitrise le domaine, celui-là qui a un agrément professionnel importateur, conditionneur et distributeur, celui-là qui aura homologué son produit, bref celui-là qui sera en règle en matière de commercialisation des produits phytosanitaires pour éviter tout danger. »,ajoute-t-il.

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