Trois mois après le lancement du 5ᵉ Recensement National de l’Agriculture (RNA5), les premiers chiffres publiés par le ministère togolais de l’Agriculture dressent un portrait sans fard du secteur. Annoncé en novembre 2024, ce recensement visait à doter le pays d’une base de données fiable pour guider les ambitions de la feuille de route gouvernementale 2020-2025, qui fait de la sécurité alimentaire, de la valorisation des filières et de l’agro-industrie une priorité. Mais les données recueillies questionnent la faisabilité d’une transition agricole véritablement durable, face aux réalités du terrain.
Sur les 677 692 ménages agricoles recensés, 78 % exploitent des terres sans aucun titre foncier. Une précarité qui freine les investissements à long terme, la rotation culturale, ou encore l’adoption de pratiques plus respectueuses de l’environnement. De plus, près de 57 % des exploitants cultivent sur moins de deux hectares, limitant les économies d’échelle et la diversification des cultures. Pour la majorité, l’agriculture reste de subsistance : 51 % produisent avant tout pour se nourrir, avec une vente occasionnelle de surplus.
Les défis de la mécanisation viennent renforcer cet état de fragilité. Seuls 6 % des ménages utilisent un tracteur, tandis que 33 % recourent encore à la traction animale. L’irrigation reste marginale : seuls 25 465 ménages irriguent leurs champs, essentiellement grâce à des motopompes manuelles, peu efficaces. Une dépendance directe aux aléas climatiques qui rend les cultures vulnérables aux sécheresses, de plus en plus fréquentes avec le dérèglement climatique.
Si l’on observe une forte concentration de la population agricole dans les zones rurales – 85,3 % contre 14,7 % en milieu urbain – la transition agroécologique reste en suspens. La culture céréalière domine dans les régions des Savanes et de la Kara, tandis que la production animale repose principalement sur les volailles (50 % des ménages), suivies des caprins (21 %) et des bovins (7 %). Ce modèle extensif, peu résilient et très consommateur d’espace et de ressources, interroge sur la capacité réelle du pays à aller vers une agriculture verte.
L’élevage et la pêche, bien que présents, peinent à jouer un rôle structurant. La pêche continentale domine à 87 %, mais reste artisanale et peu encadrée. Le potentiel aquacole est encore largement sous-exploité.
Alors que le gouvernement affiche des objectifs ambitieux de transformation agro-industrielle, la base paysanne peine à suivre. L’absence de titres fonciers, la faible technicité, l’accès limité à l’eau, ou encore le manque de soutien à l’agroécologie freinent toute dynamique de transformation durable. Sans une réorientation claire des politiques agricoles vers plus de justice foncière, de mécanisation adaptée, et de soutien aux jeunes et aux femmes, la promesse d’une agriculture togolaise durable risque de rester un slogan.
À l’heure où les effets du changement climatique se font sentir avec une acuité croissante, ce recensement sonne comme un signal d’alerte. Il interpelle sur l’urgence de sortir l’agriculture togolaise de l’impasse pour la projeter résolument dans une transition juste, écologique et inclusive.





