Par Moukaila MOUKAILA, Directeur du financement du Développement Durable à la Banque Ouest Africaine pour le Développement (BOAD)
Alors que le monde est confronté à des crises multiples , climatique, de la dette, une aggravation des inégalités et un ralentissement généralisé de la croissance , la Quatrième Conférence Internationale sur le Financement du Développement (FfD4), tenue du 30 juin au 3 juillet à Séville, en Espagne, est intervenu à un moment charnière.
Elle a offert une occasion unique et impérative de repenser l’architecture financière internationale et de raviver les engagements en faveur des Objectifs de Développement Durable (ODD).
FfD4 a évalué les progrès réalisés depuis le Consensus de Monterrey, la Déclaration de Doha et le Programme d’Action d’Addis-Abeba, tout en abordant de nouveaux enjeux émergents. Dans cette perspective, les premiers résultats de l’Exercice de Suivi Mondial 2023–2026 du Partenariat Global pour une Coopération Efficace au service du Développement, auquel participent 59 pays partenaires, ont été présentés en amont de la conférence, fournissant ainsi des données probantes sur les dynamiques de coopération au niveau national.
Dans ce contexte, la question cruciale n’est plus simplement « combien nous finançons », mais « comment nous finançons, et pour quel type de développement ».
Pourquoi un nouveau modèle est nécessaire
Face à des défis sans précédent, les limites des approches traditionnelles du financement du développement sont de plus en plus visibles. Malgré la clarté des ambitions portées par les ODD et l’Accord de Paris, l’écart de financement reste colossal notamment en Afrique subsaharienne, où les besoins sont immenses et les risques perçus, à tort comme élevés. Pour combler cet écart, il est impératif de dépasser les anciens paradigmes et d’adopter un nouveau modèle de financement du développement, fondé sur l’alignement des rôles et des incitations entre acteurs publics, privés et bailleurs concessionnels. Ce modèle repose sur trois piliers stratégiques :
- États et fonds publics : Le rôle fondamental de catalyseur
Les ressources publiques limitées doivent être orientées vers la création d’un environnement propice à l’investissement privé. Cela implique :
- Des réformes réglementaires et juridiques pour accroître la prévisibilité et la confiance des investisseurs
- Le financement des biens publics : infrastructures de données, routes rurales, extensions de réseau électrique
- La structuration de systèmes nationaux de planification, d’identification et de suivi des projets
- Le renforcement des capacités institutionnelles et de gouvernance
Ces investissements sont indispensables pour rendre les projets finançables, mais restent souvent négligés. Ils doivent être placés au cœur des stratégies publiques.
Secteur privé : Moteur d’investissement et d’innovation
Une fois les conditions réunies, c’est au secteur privé de prendre le relais pour financer et mettre en œuvre les projets, en particulier dans les secteurs clés : énergie, agriculture, mobilité, infrastructures numériques. Il s’agit notamment de :
- Producteurs indépendants d’énergie et solutions hors réseau
- Chaînes de valeur agroalimentaires et technologies agricoles intelligentes face au climat
- Infrastructures urbaines, logement, systèmes de transport
Le capital privé apporte plus que des fonds : il introduit innovation, efficacité opérationnelle et capacité de gestion à long terme. Mais pour se déployer, il a besoin d’un environnement dé-risqué et stable.
Financements concessionnels : Dé-risquer et amplifier l’impact
Les institutions telles que le Fonds Vert pour le Climat (GCF), le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM), le Fonds d’Adaptation (FA) et d’autres initiatives de finance climat (CFI) doivent être mobilisées pour constituer la couche de concessionnalité des montages financiers. Cela inclut :
- Instruments de financement mixte (tranches de première perte, dette subordonnée, garanties)
- Financement des déficits de viabilité pour des projets d’adaptation ou de résilience
- Appui technique et renforcement des capacités sous forme de subventions
L’objectif n’est pas de remplacer les financements privés ou domestiques, mais de les catalyser, en améliorant la bancabilité des projets et en ajustant le couple risque-rendement.
Vers un système plus efficace et plus responsable
Ce modèle ne se limite pas à répartir les rôles financiers. Il crée un véritable cercle vertueux de responsabilité et d’efficacité :
- Les gouvernements sont incités à engager les réformes structurelles
- Le secteur privé peut innover et déployer des solutions à grande échelle
- Les bailleurs voient leur impact démultiplié pour chaque dollar investi
Il permet aussi aux banques de développement régionales comme la BOAD d’exercer un rôle structurant, en reliant les réformes en amont à l’investissement en aval, et en assurant que les ressources convergent vers les projets les plus porteurs et alignés avec les ODD.
Le moment est venu de basculer
En Afrique, l’enjeu n’est pas uniquement de transitionner des systèmes énergétiques existants. Il s’agit, bien souvent, de construire l’accès là où il n’existe pas encore, et de le faire de manière propre, inclusive et durable. La vraie question n’est pas « de quoi devons-nous transitionner ? » mais « vers quel modèle de développement voulons-nous transitionner ? ».
En repensant les modalités de financement du développement par une répartition claire des rôles et une mobilisation stratégique des ressources concessionnelles nous pouvons libérer le plein potentiel de la finance mixte à grande échelle. Ce n’est pas seulement une nécessité. C’est notre plus grande opportunité. Saisissons-la. Ensemble.





