Au Togo tout comme au Sénégal, la production agricole est fortement tributaire du climat et des saisons. En conséquence les retards des pluies et leurs inégales répartitions ou encore la montée drastique des températures, tous induits par les changements climatiques, menacent sérieusement la sécurité et l’autosuffisance alimentaire dans ces pays. Dans ce contexte, certaines communautés agricoles, afin d’améliorer leurs rendements, s’en remettent à des méthodes endogènes qui leur permettent de s’adapter aux conditions climatiques en modifiant leur comportement. Toutefois, quelle place revient à ces solutions endogènes dans l’adaptation au changement climatique ? Investigation
Hector Sann’do NAMMANGUE
À Lama, dans la région de la Kara au nord du Togo, le climat est chaud en permanence. Dans cette zone montagneuse, les pentes sont fortes et les sols peu profonds. Ce qui a contraint les populations à adopter une méthode agricole très ancienne, mais bien adaptée aux conditions topo-météorologiques du milieu.
La technique permet d’une part, de créer des microclimats favorables à la production agricole en réduisant l’impact des vents dominants. D’autre part, elle consiste en l’installation de cordons pierreux permettant de cultiver des plantes et des arbres fruitiers qui ne pourraient pas pousser dans des conditions climatiques plus difficiles.
Komi Siteï est agriculteur dans cette localité située à près de 420 km de la capitale, Lomé. L’homme, la quarantaine, nous confie que cette technique lui a été transmise par ses grands-parents : des autochtones. Et selon ses explications, cette méthode est assez efficace et n’a rien à envier aux méthodes agricoles modernes.
« Ce sont nos grands-parents qui ont inventé cette technique justement parce qu’ils vivaient dans les montagnes et il fallait pratiquer l’agriculture. Quand il pleut, il y a un ruissellement d’eau qui emporte le sable. Cette technique a donc été mise au point pour retenir le sol et favoriser l’agriculture. »
Aussi ajoute t-il « La pratique lutte contre la pollution ou l’appauvrissement des terres cultivables et contribue à l’abondance des produits agricoles. Avant, nos parents ne connaissaient ni les engrais chimiques ni les pesticides et pratiquaient une agriculture saine. »
Vue partielle du cordon pierreux contre l’érosion des sols
Le principe des cordons pierreux est simple. En construisant des murets de pierres sèches en zigzag sur les pentes, les populations créent de petites terrasses en escalier qui permettent de réduire l’érosion des sols et de ralentir le ruissellement de l’eau en période de pluie. Ces cordons pierreux tout en favorisant l’infiltration de l’eau dans le sol, augmentent la rétention de l’humidité.
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A plus de 2700 km de route de là, les populations de N’Guelakh au Sénégal, font face à la rudesse climatique commune à la plupart des zones sahéliennes. Pour survivre dans cet environnement, les populations ont développé des stratégies d’adaptation reposant essentiellement sur la construction des puits modernes pour la disponibilité permanente de l’eau, la culture fourragère pour le bétail, l’agroforesterie et l’utilisation du compost pour restaurer la fertilité des sols.
culture fourragère pour le bétail au Sénégal
Hormis l’agriculture et l’élevage, les populations rurales notamment les femmes s’intéressent aux activités extra-agricoles, comme la couture, la teinturerie etc, qui apportent des ressources additionnelles, afin de combler le gap creusé par les aléas climatiques.
Un savoir des peuples autochtones
Les savoirs endogènes sont un moyen unique aux peuples autochtones de plusieurs régions du monde de s’adapter à leur environnement. Et face au changement climatique et environnemental, miser sur ces savoirs endogènes et les renforcer avec des bonnes pratiques importées des zones présentant des caractéristiques similaires peut s’avérer une option salvatrice pour la population mondiale.
En effet, le constat qui ressort des phénomènes observés depuis la préhistoire, est que les peuples autochtones diversifient leurs systèmes de moyens d’existence afin de faire face au changement.
Des stratégies telles que le maintien de la diversité génétique ou encore de la diversité des espèces dans les champs et dans les troupeaux constituent une réponse à l’incertitude des conditions météorologiques. Cependant, l’utilisation diversifiée du paysage, la mobilité et l’accès à des ressources multiples renforcent la capacité de réagir à la variabilité et au changement de l’environnement.
L’expression “savoirs des peuples autochtones” fait référence au savoir et au savoir-faire accumulés au fil des générations, testés et adoptés au cours des millénaires, qui guident les sociétés autochtones dans leurs interactions avec le milieu environnant. Le dynamisme inhérent aux systèmes de savoirs des peuples autochtones est au cœur de leur capacité d’adapter et de modifier leurs actions en réaction aux modifications de l’environnement.
Formation des cooperatives agricoles sur le bokashi au Togo
La diversité des systèmes de résilience et des capacités d’adaptation au changement climatique est en correspondance directe avec la diversité des peuples autochtones et de celle des différents contextes dans lesquels ils vivent. La plupart d’entre eux ont élaboré des stratégies pour faire face aux phénomènes météorologiques inhabituels et aux impacts qui les accompagnent.
Robert Zougmoré, coordinateur régional du volet changement climatique, agriculture et sécurité alimentaire du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR) au Sénégal, invité en tant que panéliste à la conférence des journalistes scientifiques francophones à Dakar en Octobre 2022 a d’ailleurs confirmé l’importance des solutions endogènes contre les effets des changements climatiques.
Robert Zougmoré, coordinateur régional changement climatique, agriculture CGIAR
D’après lui, « les solutions à préconiser aux agriculteurs Africains contre les effets des changements climatiques sont des méthodes endogènes avec la météorologie nationale et l’amélioration des prévisions.»
Aussi recommande-t-il « Utiliser une variété améliorée qui peut être tolérante dans la sécheresse, permet de mieux gérer le risque climatique, en plus de faire de l’irrigation pour faire face à une sécheresse. » Par ailleurs, ajoute-t-il: « il faut des technologies climato-intelligentes développées sur le climat, des technologies qui consistent en la création de nouvelles méthodes et pratiques qui tiennent compte des changements climatiques et s’y adaptent.»
Intégrer les savoirs endogènes dans l’enseignement des sciences
Les savoirs endogènes de l’Afrique (relatifs aux sols, à la biodiversité, à la nutrition, à la médecine vétérinaire) doivent être davantage répertoriés, documentés et disséminés à travers le continent et ceci passe par le système éducatif affirme Joseph Ki-Zerbo, l’historien écrivain.
Il soutient que la réduction de la dépendance en matière de technologie ne sera possible que si les Africain(e)s multiplient les efforts, font le ‘’pas décisif’’ pour adapter les technologies savamment créées par les générations qui nous ont précédées.
Selon Cheikh Ba, Docteur en Écologie politique et transitions environnementales au Sénégal, «Dans un monde de plus en plus vulnérable aux changements climatiques où des politiques publiques, des savoirs scientifiques et techniques ont montré des limites face aux désastres écologiques planétaires, une décolonisation des imaginaires environnementaux est nécessaire.»
«Il est urgent d’établir une hybridation des contenus de connaissance (récits oraux, mythes, sagesse) et d’offrir une hospitalité à de nouveaux savoirs. », lance-t-il.
Dans ce cadre, le chercheur préconise une écologie des savoirs, en partant d’un principe d’égalité des différentes formes de savoirs et des manières de connaître.
Et de renchérir « Il est important de considérer leur incommensurabilité. Ensuite, de les concevoir dans une écologie où elles interagissent, se complètent, se nourrissent. »,
Un avis partagé par Kuamivi Mawusi WAYIKPO, Chercheur Togolais en Sciences de l’éducation à l’Université de Sherbrooke. Selon lui, l’intégration des savoirs endogènes à l’enseignement des sciences doit donner l’occasion de produire un document visant à formaliser les savoirs et à les standardiser. « Le document à produire doit suivre une certaine procédure. Ensuite, il doit respecter les normes institutionnelles, c’est-à-dire avoir des qualités d’un document didactique qui aide les enseignants de façon à constituer un garde-fou. »,conclu-t-il.
Il existe ainsi une longue liste de savoirs endogènes, qui renforcent la résilience climatique africaine et qui peuvent servir de base à partir de laquelle poursuivre l’amélioration des stratégies d’adaptation au changement climatique et d’atténuation de ses effets. Ainsi, il devient urgent d’inscrire toutes les actions de résilience sous le prisme d’un développement durable qui intègre l’approche endogène.
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