Inondations à Lomé : quand l’eau révèle les fractures sociales de la ville

A chaque saison des pluies, le même scénario se répète à Lomé : quartiers submergés, familles évacuées, routes coupées et impraticables, dégâts matériels importants et même parfois pertes en vies humaines.

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 Aux dernières nouvelles, quatre décès ont été enregistrés, selon l’Agence nationale de la protection civile (ANPC). La pluie de la journée du 29 Juin 2026, a, comme si besoin en était, confirmé la fragilité écologique dans laquelle baigne le grand Lomé net d’autres villes également donnant naissance à une crise situationnelle.

Cette dernière a pris une ampleur inhabituelle, avec des inondations qui ont frappé durement le Togo et le Ghana voisin, paralysant des zones urbaines entières et mobilisant autorités et organisations humanitaires à l’échelle sous-régionale. Des scènes de rues transformées en rivières ont été partagé sur la toile, dans des quartiers comme Agoè, kégué, doumasséssé, symbole d’une capitale qui semble, chaque année, prise de court par la pluie.

Mais réduire ce phénomène à une simple question de pluviométrie ou de drainage serait passer à côté de l’essentiel. Pour le sociologue, l’inondation n’est pas qu’un événement climatique : c’est un révélateur social, qui met à nu les inégalités, les défaillances de gouvernance et les stratégies de survie d’une population urbaine en pleine mutation.

Une vulnérabilité qui se construit, avant de se subir

Le premier réflexe du regard sociologique consiste à déplacer la focale : l’eau qui monte n’est que la partie visible d’un processus bien plus ancien. C’est ce qu’a théorisé le sociologue allemand Ulrich Beck (1992, 2001) avec le concept de « société du risque » : dans les sociétés contemporaines, les risques ne sont plus des accidents extérieurs à l’organisation sociale, mais le produit direct de ses propres choix de développement.

Appliquée au Grand Lomé, cette grille de lecture invite à considérer l’inondation non comme un simple caprice du climat, mais comme le sous-produit d’un modèle d’urbanisation qui a laissé prospérer l’habitat informel dans les zones basses, faute d’alternative pour les populations les plus pauvres.

 Depuis plusieurs décennies, Lomé connaît une croissance démographique soutenue, et les nouveaux arrivants, faute d’offre de logement abordable, se sont installés dans des zones marginales, souvent des dépressions naturellement inondables, sans aménagement préalable (Samon et Bakam, 2026). Aussi, l’inondation vient révéler davantage une saturation du réseau d’assainissement urbain interne à Lomé

Le risque d’aujourd’hui est donc l’héritage de choix d’urbanisation d’hier ou plutôt de leur absence. Autrement dit, la vulnérabilité ne tombe pas du ciel avec la pluie : elle se construit, quartier après quartier, année après année.

Tous les Loméens ne sont pas égaux face à l’eau

Deuxième constat, central en sociologie du risque : l’inondation ne frappe pas au hasard. Elle suit les lignes de fracture de la société urbaine. Les ménages les plus exposés sont ceux qui vivent dans des constructions précaires, faute d’alternative, souvent dans des zones inondables dépourvues de tout dispositif de protection. Ceux qui disposent de moyens financiers peuvent surélever leur habitation, investir dans des matériaux durables ou, en dernier recours, déménager. Les autres subissent, année après année, la même eau.

À cette inégalité économique s’ajoutent des inégalités moins visibles : le capital social,  la capacité à mobiliser un réseau de voisinage, une association de quartier, une chefferie traditionnelle pour organiser l’entraide et le capital politique, c’est-à-dire le poids qu’un quartier peut faire valoir auprès des autorités pour obtenir des investissements en drainage ou en assainissement. Les quartiers périphériques et récemment urbanisés, souvent moins bien représentés, sont aussi les moins bien équipés.

Cette répartition inégale du risque sur le territoire est précisément ce que les géographes et sociologues urbains désignent par la notion d’injustice spatiale. Théorisée notamment par Edward Soja (2010), elle part d’un constat simple : l’espace urbain n’est jamais neutre, il matérialise et reproduit les rapports de pouvoir et les inégalités sociales.

Dans le Grand Lomé, la carte des zones inondables se superpose presque exactement à celle des quartiers populaires et informels, tandis que les quartiers résidentiels aisés, mieux drainés et souvent situés sur des terrains plus favorables, échappent largement au phénomène. L’injustice n’est donc pas seulement sociale, elle est aussi spatiale : habiter tel ou tel quartier de la capitale togolaise revient, de fait, à être statistiquement plus ou moins exposé au risque. Ici, le mot statistiquement, à tout son sens.

Une ville prise entre l’État, les habitants et les ONG

Dans le Grand Lomé comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, la gestion du risque d’inondation reste largement pensée depuis le sommet  plans d’urgence, curage des caniveaux en début de saison des pluies sans articulation suffisante avec les dynamiques locales d’adaptation. Le résultat est une réponse institutionnelle qui intervient après la catastrophe plutôt que de la prévenir.

Cette absence d’association des habitants aux décisions qui les concernent renvoie à celui de l’injustice environnementale. Né aux États-Unis dans les années 1980 sous l’impulsion de chercheurs comme Robert Bullard, ce courant a montré que les populations les plus pauvres et les plus marginalisées sont systématiquement celles qui subissent le plus lourdement les nuisances et risques environnementaux, tout en étant les moins consultées dans les décisions d’aménagement qui les affectent.

 À Lomé, ce déficit de justice procédurale se lit dans le fait que les riverains des zones à risque, premiers concernés, sont rarement associés à la conception des plans de drainage ou des schémas directeurs d’urbanisme, alors qu’ils sont ceux qui paient le prix le plus lourd de l’inaction.

Une actualité qui rend le sujet urgent

Ce qui donne à cette réflexion une actualité brûlante, c’est la situation qui prévaut depuis le lundi 29 Juin 2026 et dont les effets se ressentent encore. Les zones à forte densité de population autour de Lomé cumulent aujourd’hui les facteurs de vulnérabilité : des sols rapidement saturés, des réseaux d’assainissement insuffisants et une urbanisation anarchique en zones inondables. Ces trois facteurs, identifiés depuis des années, ne sont pas de simples constats techniques : ce sont les symptômes d’un mode de développement urbain qui n’a pas suffisamment intégré la question du risque dans la planification.

Le dernier apport du regard sociologique consiste à ne pas s’arrêter au constat de vulnérabilité. Loin d’être de simples victimes passives, les habitants des quartiers inondables développent des stratégies d’adaptation : surélévation artisanale des habitations, entraide de voisinage pour l’évacuation des biens, transmission de savoirs sur les cycles pluviométriques. Toutefois, ces pratiques restent faibles face à la force de l’eau.

Penser l’inondation autrement

À l’heure où Lomé, comme de nombreuses capitales ouest-africaines, doit composer avec des épisodes pluvieux de plus en plus intenses, le regard du sociologue invite à sortir d’une lecture purement technique du problème. Curer les caniveaux et renforcer les digues restent nécessaires, mais ne suffiront pas tant que la question foncière, l’accès au logement décent et la participation réelle des habitants aux décisions d’aménagement resteront hors du champ des politiques de gestion du risque. Tant que l’eau continuera de choisir ses victimes selon la carte des inégalités sociales, la lutte contre les inondations restera, avant tout, une lutte pour une ville plus juste.

Par Dr Prosper S. SAMON, Docteur en Sociologie urbaine et environnementale, Université de Lomé, CERViDA-DOUNEDON

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