L’amiante au Togo, un risque majeur encore largement méconnu

L’amiante, un minéral fibreux autrefois largement utilisé dans la construction, reste un danger réel mais largement méconnu de la population. Une étude indépendante menée en 2024 révèle que 87,5 % des Togolais n’ont jamais entendu parler de cette minéral hautement cancérigène, responsable de plus de 200 000 décès dans le monde chaque année, selon l’OMS.

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Cette méconnaissance est d’autant plus préoccupante que l’amiante n’a jamais vraiment disparu des bâtiments togolais. Le décret présidentiel du 3 décembre 1997 interdit l’utilisation de matériaux contenant de l’amiante dans les travaux publics et les bâtiments. Cependant, la réglementation ne précise pas comment retirer ou remplacer ces matériaux. De nombreux bâtiments, maisons, écoles ou commerces peuvent donc encore contenir ce minéral hautement dangereux.

« Certaines tuiles, plafonds PVC et autres matériaux de construction contiennent des fibres d’amiante. Lorsque ces matériaux vieillissent, se fissurent ou sont manipulés, ces fibres invisibles peuvent se libérer dans l’air et être inhalés par les populations », explique Kodjo Ambroise Troveh, analyste des fibres dangereuses et formateur en microscopie électronique à transmission analytique (META) au sein des Laboratoires Amiante nationaux de l’Institut Technique des Gaz et de l’Air (ITGA) en France.

En 2024, il a mené une étude indépendante, avec l’autorisation du ministère chargé de l’Environnement du Togo, pour évaluer la connaissance et la perception de la population togolaise concernant l’amiante.

Les résultats ont montré que la population connaît très peu ce minéral dangereux. « 87,5 % de personnes interrogées déclarent n’en avoir jamais entendu parler », indique-t-il.

La majorité ignore également quels risques représentent l’amiante. Cette étude, première du genre au Togo, a été saluée par le Secrétariat international pour l’interdiction de l’amiante et comble un déficit majeur de données sur un problème de santé pourtant bien présent dans la vie quotidienne.

L’amiante, méconnu, mais redoutable tueur

Selon l’OMS, toutes les formes d’amiante peuvent provoquer le cancer, et toute personne manipulant des matériaux en contenant est exposée à ce risque. Dans une interview accordée à vert-togo, Dr Joseph Pyana Kitenge, médecin et chercheur en santé au travail et en santé environnementale à l’Université de Lubumbashi (RDC), actuellement doctorant à KU Leuven en Belgique et spécialisé dans les pathologies respiratoires liées au travail et à l’environnement, explique que l’exposition à l’amiante peut provoquer de nombreuses maladies.

Amiante

Celles-ci vont des affections bénignes, comme les fibroses pulmonaires ou les plaques pleurales, aux formes malignes, notamment le mésothéliome, qui affecte les membranes entourant les poumons, le cœur ou l’abdomen. Plus rarement, elle peut provoquer des cancers du larynx ou des ovaires. Ces maladies apparaissent généralement des dizaines d’années après l’exposition, compliquant le diagnostic.

Un problème préoccupant en Afrique

Déjà en 2015, le bureau Afrique de l’OMS alertait sur l’utilisation persistante de l’amiante sur le continent malgré les graves avertissements sanitaires. Alors que de nombreux pays industrialisés ont strictement réglementé son usage, l’Afrique subsaharienne reste largement sous-documentée.

Selon Dr Kitenge, « peu de données existent sur l’exposition et les maladies liées à l’amiante. Certaines personnes meurent avant même que la maladie ne soit détectée, ce qui masque l’ampleur réelle du problème ».

En 2019, il publie dans la revue Environmental Research le tout premier cas confirmé de mésothéliome malin en Afrique centrale. Le patient, âgé de 39 ans, présentait depuis trois ans des troubles abdominaux et avait été traité à plusieurs reprises pour une tuberculose sans succès. L’intervention chirurgicale et les analyses menées en Afrique du Sud ont finalement confirmé le diagnostic.

En janvier 2025, Dr Kitenge publie une lettre d’alerte dans la revue Pneumonya suite à deux nouveaux cas confirmés en République démocratique du Congo, initialement pris pour des tuberculoses. Ces cas, qualifiés de « sentinelles », révèlent l’existence probable de nombreux autres cas non recensés.

Selon lui, le manque d’études épidémiologiques peut donner l’impression que l’exposition à l’amiante est négligeable, alors que de nombreux cas restent non détectés. Les effets de l’amiante apparaissent souvent vingt à cinquante ans après l’exposition, compliquant le diagnostic. « Quand vous êtes exposés aujourd’hui, vous ne développez pas la maladie juste le lendemain. La maladie peut s’installer 20 à 50 ans après », souligne-t-il.

Troveh souligne également le rôle des infrastructures de pointe. « Pour identifier les fibres d’amiante de manière fiable, il faut parfois des technologies avancées, comme la microscopie électronique à transmission, peu disponibles dans la région ».

L’urgence d’informer et de prévenir

Face à ce danger, les experts insistent sur l’importance d’un cadre réglementaire solide et d’une meilleure information du public. Sensibiliser la population et les travailleurs du bâtiment est essentiel pour rendre ce danger visible et prévenir de nouvelles expositions.

Dr Kitenge rappelle aussi le rôle clé du système de santé. Une simple question lors d’une consultation, « Quel travail faites-vous ?, où avez-vous travaillé dans le passé?, Dans quel milieu vivez-vous ou avez vous vécu  ? » peut aider à détecter des maladies ignorées.

Selon lui, l’amiante doit être considéré comme un enjeu majeur de santé publique, au même titre que la tuberculose, le VIH ou le paludisme, avec des politiques de prévention et des capacités de diagnostic renforcées.

Par Akissa Yotou ASSENOUWE

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