Face aux défis du développement scientifique et technologique en Afrique, la question de l’investissement dans la recherche, de la formation des jeunes talents et de l’innovation devient de plus en plus centrale. Dans cet entretien, Doh Koffi ADDOR géologue, Président Fondateur de GEOSPACE TOGO, Ingénieur géologue , Vulgarisateur Scientifique et promoteur des Sciences de la Terre et de l’Espace au Togo Expert partage sa vision sur l’avenir de la recherche scientifique au Togo et en Afrique, le rôle des sciences de pointe dans le développement du continent, ainsi que les conditions nécessaires pour permettre à la jeunesse africaine de devenir un acteur majeur des grandes avancées scientifiques mondiales.
Vert-Togo : Le Togo et plus largement l’Afrique investissent encore peu dans la recherche scientifique. Selon vous, que faudrait-il changer pour permettre aux jeunes chercheurs africains d’évoluer dans des domaines comme l’astrophysique, les nanosciences ou les neurosciences ?
Doh Koffi ADDOR : Le défi ne réside pas uniquement dans le niveau d’investissement, mais également dans la structuration, l’encadrement et la valorisation des chercheurs afin qu’ils puissent produire des résultats à fort impact.
À travers mes expériences sur le terrain, je peux dire que l’Afrique dispose déjà de nombreux talents capables d’exceller dans des domaines comme l’astrophysique, les nanosciences, les neurosciences, les sciences spatiales et géospatiales. Cependant, les opportunités offertes aux jeunes restent encore limitées dans plusieurs pays africains. Notre système éducatif et certains programmes de formation ne sont pas toujours suffisamment ouverts à l’exploration de nouveaux horizons scientifiques.
De plus, les chercheurs qui existent déjà évoluent souvent avec des moyens limités, un accès réduit aux infrastructures de pointe et parfois peu de mécanismes d’accompagnement scientifique.
Je pense donc qu’il faudrait agir sur plusieurs axes : créer des centres de formation et de recherche de haut niveau, renforcer les laboratoires existants, développer des programmes spécialisés et favoriser les partenariats internationaux. Il serait également utile d’envoyer certains chercheurs dans de grandes institutions ou universités afin qu’ils acquièrent des compétences avancées avant de revenir contribuer à la formation des jeunes chercheurs au niveau national et continental.
Cette approche permettrait progressivement de développer une expertise scientifique locale, de renforcer les capacités du continent et de réduire la dépendance scientifique et technologique vis-à-vis de l’extérieur.
L’Afrique n’a pas seulement besoin d’un plus grand nombre de chercheurs ; elle a surtout besoin de chercheurs mieux encadrés, mieux équipés et capables de transformer leurs travaux en résultats concrets au service du développement.
VTG : Pensez-vous que les sciences de pointe peuvent contribuer à résoudre certains défis majeurs du Togo et de l’Afrique, notamment dans les domaines de la santé, de l’agriculture ou de l’éducation ?
Doh Koffi ADDOR : Oui, je ne le pense pas seulement, je l’affirme : les sciences de pointe peuvent sans aucun doute contribuer à résoudre plusieurs défis majeurs du Togo et de l’Afrique.
Je prends simplement l’exemple des sciences spatiales et géospatiales. Lorsqu’on parle de sciences spatiales ou d’astronomie, beaucoup pensent immédiatement aux étoiles, aux fusées, aux astronautes ou encore à l’exploration de l’espace. Pourtant, au-delà de ces aspects, ces disciplines ont aujourd’hui des applications très concrètes pour le développement des pays.
Dans le domaine de l’agriculture, elles permettent le développement de l’agriculture de précision, une meilleure gestion des terres, le suivi des cultures et contribuent à renforcer la sécurité alimentaire.
Dans le domaine de l’environnement et du climat, elles participent à la gestion des ressources naturelles, à la surveillance des sécheresses, des feux de forêts, des inondations, à la protection des écosystèmes et à une meilleure gestion des déchets.
En matière de santé, elles favorisent le développement de la télémédecine, les soins à distance et l’amélioration de certaines prises de décision médicales, notamment dans les zones éloignées.
Dans le secteur de l’éducation, elles facilitent l’enseignement à distance, le développement des compétences STEM, la collaboration entre les écoles et centres de formation ainsi que l’expansion de l’éducation numérique.
Les sciences spatiales et géospatiales interviennent également dans les télécommunications, la navigation, la surveillance maritime, la sécurité territoriale, le contrôle des frontières, la gouvernance et l’aide à la décision.
Ces domaines peuvent aussi contribuer à l’émergence d’une expertise nationale dans les sciences spatiales et géospatiales
Ainsi, les sciences de pointe ne sont plus seulement des domaines de recherche avancée. Aujourd’hui, elles constituent un véritable levier de développement durable, d’innovation et de souveraineté scientifique pour les pays et continents en développement comme le Togo et de l’Afrique.
VTG : Le continent africain peut-il devenir dans les prochaines décennies un acteur important de la recherche scientifique mondiale ? Quels atouts possède-t-il déjà ?
Doh Koffi ADDOR : Oui, je le pense. L’Afrique possède plusieurs atouts pouvant lui permettre de devenir un acteur important de la recherche scientifique mondiale, si un certain nombre de résolutions sont prises.
Le premier atout que possède l’Afrique est sa jeunesse. L’Afrique est un continent où la majorité de la population est jeune. C’est un véritable avantage, d’autant plus que cette jeunesse est dynamique et s’intéresse de plus en plus aux domaines scientifiques et technologiques.
La jeunesse africaine possède un énorme potentiel et est capable de changer le paradigme du continent. Il faudrait donc mieux l’encadrer, la valoriser et lui offrir davantage d’opportunités dans les domaines de la recherche, de l’innovation et des technologies émergentes.
Le deuxième atout que possède l’Afrique est la richesse de son sous-sol ainsi que la diversité de son environnement. Le continent dispose d’importantes ressources minérales et naturelles qui peuvent contribuer à son développement scientifique, industriel et technologique. Toutefois, il ne suffit pas de disposer de ces ressources ; il faut également mieux les gérer, mieux les valoriser et surtout favoriser leur transformation locale afin de créer davantage de valeur ajoutée.
Le troisième atout est la dynamique scientifique que l’on observe aujourd’hui sur le continent. Nous assistons progressivement à une montée croissante des activités scientifiques, des innovations, des centres de recherche, ainsi qu’au développement de collaborations régionales et internationales.
L’Afrique doit donc investir davantage dans son capital humain, particulièrement sa jeunesse, renforcer ses capacités scientifiques, soutenir les activités de recherche et d’innovation, et valoriser ses ressources locales.
L’Afrique peut parfois adopter directement certaines nouvelles technologies sans passer par toutes les étapes historiques traversées ailleurs.
Si ces actions sont mises en œuvre, le continent pourra progressivement s’imposer comme un acteur majeur de la recherche scientifique mondiale dans les prochaines décennies.
VTG: Comment encourager les jeunes Togolais à s’intéresser davantage aux carrières scientifiques et technologiques dans un contexte où les moyens restent limités ?
Doh Koffi ADDOR : Les sciences deviennent réellement intéressantes lorsqu’on les voit en pratique, lorsqu’on peut les toucher et surtout lorsqu’on arrive à les expérimenter soi-même. Il est d’ailleurs possible de faire beaucoup de choses avec peu de moyens. C’est avant tout une question d’organisation, de créativité et de volonté de faire évoluer les choses.
Pour encourager les jeunes Togolais à s’intéresser davantage aux études et carrières scientifiques et technologiques dans un contexte où les moyens restent limités, plusieurs actions peuvent être envisagées :
- Encourager et soutenir les activités de promotion, de vulgarisation scientifique et technologique initiées par les acteurs de la société civile ;
- Privilégier davantage les activités pratiques et expérimentales dans les écoles ;
- Habituer les élèves, dès le bas âge, à la pratique scientifique, aux expériences et au travail collaboratif ;
- Valoriser les scientifiques, ingénieurs et innovateurs locaux afin que les jeunes puissent s’identifier à des modèles de réussite proches de leur réalité ;
- Encourager les collaborations entre établissements scolaires, aussi bien au niveau national qu’international, afin de favoriser une véritable immersion scientifique des apprenants ;
- Soutenir les concours, olympiades, compétitions scientifiques et technologiques destinés aux élèves et étudiants.
<<Les clubs scientifiques, les ateliers d’astronomie, les activités STEM et les projets pratiques peuvent jouer un rôle majeur dans l’orientation des élèves même avec peu de moyens>>.
Cette approche pourrait susciter un plus grand intérêt des jeunes pour les sciences et les technologies, favoriser leur ouverture vers les carrières scientifiques et contribuer au développement d’une nouvelle génération de chercheurs, d’ingénieurs et d’innovateurs au Togo.
VTG : Avec l’évolution rapide de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies, quel rôle le Togo et les pays africains doivent-ils jouer pour ne pas rester en marge des grandes avancées scientifiques mondiales ?
Doh Koffi ADDOR : À cette question, je pense que certains pays africains ont déjà compris l’enjeu et ont commencé à développer ou à soutenir des initiatives de promotion des sciences, des technologies et de l’innovation afin d’évoluer au même rythme que les grandes avancées mondiales.
Le Togo et les pays africains doivent progressivement passer du statut de simples consommateurs de technologies à celui de créateurs d’initiatives innovantes et de producteurs de solutions adaptées à leurs réalités.
Pour y parvenir, il est indispensable de faire confiance à la jeunesse, d’investir davantage dans la formation, de développer des infrastructures de pointe ainsi que des centres scientifiques et technologiques modernes capables de produire des compétences locales.
Il est également nécessaire de renforcer les collaborations nationales entre institutions, universités, grandes écoles, centres de recherche, entreprises et acteurs de l’innovation. Parallèlement, les collaborations internationales doivent être davantage développées afin de favoriser le transfert de compétences et l’accès aux nouvelles technologies.
Le Togo et les pays africains doivent aussi apprendre à oser, à innover et à développer une véritable culture de la prise d’initiative. Le progrès scientifique implique souvent de sortir des approches traditionnelles et d’accepter une part de risque.
Enfin, l’Afrique ne doit pas chercher à reproduire systématiquement le modèle des grandes puissances. Elle doit construire sa propre trajectoire scientifique et technologique, en tenant compte de ses réalités, de ses besoins et de ses priorités, tout en s’inspirant des expériences internationales.
Le Togo et les pays africains disposent déjà des talents nécessaires à leur développement. Le principal défi reste aujourd’hui la structuration, l’investissement et la valorisation du potentiel scientifique existant.
L’avenir scientifique de l’Afrique dépendra moins de notre capacité à acheter les technologies que de notre capacité à les comprendre, les adapter et en produire localement.
Propos recueillis par Hector NAMMANGUE





