Au Togo, les Jacinthe d’eau doivent être gérées intelligemment

AMENUTI Yao Félicité, Docteur en agronomie et spécialiste en gestion durable des ressources naturelles, a consacré sa thèse à la jacinthe d’eau (Eichhornia crassipes), une espèce exotique envahissante qui prolifère notamment dans la lagune de Lomé. Dans un entretien à bâtons rompus lors de sa participation à la conférence des Jeunes sur les Changements Climatiques (COJECC) à kara , il revient sur les impacts de cette plante, les résultats de ses travaux et les possibilités de sa valorisation. Entretien !

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Vert-Togo : Pourquoi avoir choisi de consacrer votre thèse à la jacinthe d’eau ?

AMENUTI Yao Félicité : J’ai choisi de travailler sur la jacinthe d’eau parce qu’il s’agit de l’une des espèces exotiques envahissantes les plus préoccupantes au monde. Au Togo, elle prolifère dans plusieurs plans d’eau, notamment dans la lagune de Lomé, où elle perturbe le fonctionnement des écosystèmes aquatiques et les activités socio-économiques des populations riveraines.

À travers ma thèse, je voulais aller au-delà de la simple lutte contre cette plante. Il s’agissait de comprendre sa distribution, d’évaluer ses impacts environnementaux et socio-économiques et surtout d’explorer des solutions permettant de transformer cette contrainte écologique en opportunité de développement durable.

V T G : Quels sont concrètement les impacts de sa prolifération ?

A Y F : La jacinthe d’eau forme des tapis végétaux très denses à la surface des plans d’eau. Cela limite la pénétration de la lumière et les échanges d’oxygène avec l’atmosphère. Les habitats aquatiques se dégradent, la biodiversité diminue et le fonctionnement des écosystèmes est perturbé.

Sur le plan socio-économique, elle entrave notamment la pêche, la navigation et certaines activités agricoles en bordure des cours d’eau. Elle peut également favoriser certains vecteurs de maladies et entraîner des coûts importants pour les opérations de contrôle.

VTG : Votre recherche apporte-t-elle une nouvelle lecture de cette plante ?

A Y F : Oui. L’un des principaux enseignements de mes travaux est que la jacinthe d’eau ne doit pas être considérée uniquement comme une nuisance environnementale. C’est aussi une biomasse qui peut être gérée et valorisée dans une approche d’économie circulaire.

Mes recherches ont montré que sa distribution dans la lagune de Lomé suit un gradient spatial croissant de l’ouest vers l’est, en direction de la vallée du Zio. J’ai également constaté que ses parties aériennes accumulent efficacement le mercure, ce qui révèle un potentiel intéressant pour la phytoremédiation des milieux pollués.

VTG : Peut-on réellement transformer cette plante en ressource, notamment pour l’agriculture ?

A YF :  Absolument. C’est l’un des principaux enseignements de ma thèse. La jacinthe d’eau peut être utilisée pour produire du compost, du biogaz, du biochar, des amendements organiques ou encore certains bio-intrants agricoles.

J’ai notamment démontré que le compostage de la jacinthe d’eau par hachage permet de réduire significativement la teneur en métaux lourds du compost obtenu, le rendant plus sûr pour un usage agricole.

Mes travaux ont également mis en évidence un pouvoir nématicide. Les extraits aqueux de la partie immergée, associés à une fumure organique, permettent de réduire les populations de nématodes phytoparasites tout en améliorant le rendement de la betterave.

Toutefois, cette valorisation doit toujours s’accompagner d’une stratégie de contrôle, afin d’éviter d’encourager sa propagation. L’objectif n’est pas de favoriser son expansion, mais de réduire ses impacts tout en tirant parti de sa biomasse.

VTG : Et comment peut-on limiter sa prolifération ?

A Y F : Il faut adopter une approche intégrée. Il ne suffit pas d’enlever ponctuellement la plante. Il faut aussi agir sur les causes de sa prolifération, notamment la pollution des eaux par les nutriments issus des activités humaines.

Je recommande donc de renforcer la surveillance des plans d’eau, d’organiser régulièrement des opérations d’enlèvement, de développer des filières locales de valorisation de la biomasse récoltée et d’impliquer davantage les communautés riveraines.

L’évaluation d’approches biologiques à base d’huile de neem a également montré une réduction significative de la croissance de la jacinthe d’eau, ce qui ouvre des perspectives pour une lutte plus respectueuse de l’environnement.

VTG : Votre dernier message ?

A Y F : Mon principal message est que les espèces envahissantes ne doivent pas être considérées uniquement comme des problèmes à éliminer. Elles doivent avant tout être gérées intelligemment.

Lorsqu’elles sont maîtrisées et valorisées de manière durable, elles peuvent contribuer à la restauration des écosystèmes, à la création d’emplois verts et au développement d’une économie plus respectueuse de l’environnement.

Propos recueillis par Hector Sann’do NAMMANGUE

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