Au Togo, le développement immobilier engendre une demande croissante en matériaux de construction dont le sable et le ciment. Cette forte demande de sable entraîne la multiplication de carrières d’extraction peu, voire pas contrôlées, ayant un impact négatif sur les terres agricoles. Dans les zones rurales en périphérie nord et sud de la capitale Lomé, l’ouverture incontrôlée de ces carrières est devenue monnaie courante. Conséquences, la déforestation s’intensifie et les terres cultivables se transforment en d’immenses excavations, plongeant les populations dans une insécurité alimentaire croissante.
Hector Sann’do NAMMANGUE
Da Ayélé est mère de 5 enfants. Originaire de Vogantimé, préfecture située à plus de 100 km de Vogan, dans le sud du Togo, elle boucle avec amertume ses 60 ans sans avoir tiré profit de son patrimoine foncier.
Sa maison en terre battue était autrefois entourée de champs fertiles où poussaient céréales et tubercules qu’elle cultivait avec amour et dévouement. Pour elle, la terre était bien plus qu’un simple moyen de subsistance ; c’était son héritage, son lien avec ses ancêtres et sa source de vie. Aujourd’hui, il n’en subsiste qu’un fossé de plusieurs mètres de profondeur s’étendant à perte de vue.
« J’étais propriétaire d’un terrain et agricultrice. Mais, par manque de sagesse, je l’ai perdu pour des miettes. Je n’ai jamais su que c’était l’idée des messieurs qui me proposaient de leur vendre mon terrain. Aujourd’hui encore, j’ai mal, mon activité agricole aurait atteint un certain niveau de productivité. Au moins, j’aurais tiré gain de ce que mes feus parents m’ont laissé pour prendre soin de mes enfants », commence-t-elle à narrer, avec regrets, .
Avant de poursuivre, « Des parcelles, mes parents en avaient assez. Nous sommes 15 enfants issus de notre père qui avait 5 femmes. Aucune d’entre nous n’a pu tirer profit de la terre. Notre aîné s’est interposé face aux exploitants du sable, mais n’a pas pu avoir gain de cause. Nous autres n’avons pas cette force d’aller au tribunal pour finir le cœur brisé. »

Le cas de dame Ayélé est loin d’être isolé. Ils sont des milliers, femmes comme hommes, victimes des exploitations de sable qui se retrouvent ainsi privés de leurs moyens de subsistance. « Ça fait mal quand on sait qu’on n’a plus de terre pour faire germer de la nourriture et que finalement l’on devient des mendiants, cherchant de quoi manger. », ajoute-t-elle.
Abandon des productions agricoles
À Kpakpadjeve, une autre localité de Vogan, la multiplication des carrières sauvages compromet les capacités des populations à se prendre en charge.
« Les propriétaires terriens ici n’hésitent pas à abandonner leurs champs de maïs, de manioc et leurs plantations de palmiers à huile aux exploitants du sable. L’avancée de la frontière minière du sable met entre parenthèse l’importance de la production. », explique un enseignant de la localité que nous avons interrogé.
À quelques kilomètres de là, Kossi, maraîcher et père de famille, observe anxieux, le fossé de plusieurs mètres de profondeur creusé en face de sa petite maison. Il confie qu’en raison de l’état déplorable des routes dû à l’exploitation des carrières sauvages dans la région, il est devenu de plus en plus difficile pour lui de se rendre dans son champ.
« Je suis un agriculteur résidant à Vogan depuis plusieurs années maintenant, et je peux témoigner des difficultés que nous rencontrons en raison de l’état déplorable des routes causé par l’exploitation des carrières sauvages dans notre région. Autrefois, j’avais l’habitude d’aller régulièrement aux champs pour cultiver nos terres et subvenir aux besoins de ma famille. Cependant, avec la dégradation de l’état des routes, il est devenu de plus en plus difficile pour moi d’accéder à mes champs. Les chemins sont devenus impraticables, rendant chaque déplacement une véritable épreuve. », confie-t-il.

« Je mets des fois plus de 3 heures pour arriver. Cette situation a eu un impact dévastateur sur ma vie et celle de ma famille. Ne pouvant plus cultiver nos terres régulièrement, nous avons vu nos récoltes diminuer, entraînant une baisse de nos revenus. Nous avons du mal à subvenir à nos besoins quotidiens, notamment en ce qui concerne l’alimentation et les soins de santé. Nous vivons dans l’incertitude quant à l’avenir et nous sentons impuissants face à cette situation qui nous échappe. », précise-t-il.
Dans une publication en date de décembre 2015, intitulée « Ouverture et exploitation des carrières de sable, une menace du foncier agricole autour de l’agglomération de Lomé », KONLANI Nayondja crevait déjà l’abcès : « À Kpala, la somme cumulée des superficies occupées par les carrières s’élève à 300 hectares, soit 62 % de la superficie de ce territoire agricole. Cet espace est entièrement retiré de toute activité de production agricole. À Tagacopé et Moklicopé, c’est une surface de plus de 500 hectares qui a été totalement dégradée et mis hors d’usage. À Dalavé, zone officielle d’extraction de sable, le spectacle est désolant. Le front minier avance entre 10 et 15 mètres par jour en longueur et entre 3 et 7 mètres de profondeur. »
Neuf ans plus tard, les réalités n’ont pas changé pour autant dans bien de localités comme à Zanguéra Afiadenyigban, une autre périphérie de Lomé.

« Je ne peux plus rester silencieux face à cette situation désastreuse. Les exploitants de sable ont envahi notre localité il y a trois semaines sous prétexte de fermer une carrière, mais ils ont rapidement transformé notre environnement en un véritable chaos. Chaque jour, ils remplissent jusqu’à 50 camions de sable, mettant en péril la stabilité de nos maisons. Malgré nos actions pour les décourager, rien n’a changé. Je crains que ma maison ne s’écroule d’un moment à l’autre à cause de cette exploitation clandestine irresponsable. », s’inquiète Joël KPONVI, un riverain rencontré à Zanguera.
Une revente sans aucun contrôle étatique
Au Togo, les propriétaires terriens revendent leur patrimoine foncier aux acquéreurs sans aucun contrôle étatique. Une situation qui profite aux exploitants. Ces derniers achètent de vastes superficies pour ouvrir des carrières de sable. L’État et les municipalités n’ayant aucune maitrise foncière sont incapables de canaliser l’ouverture anarchique des carrières.

D’après les explications de KPONDZO Kwami, Directeur exécutif du Centre pour la Justice Environnementale Togo (CJE-TOGO), « les ressources naturelles sont des biens publics. Et l’exploitation des biens publics doivent être encadrés par les politiques publiques. Par exemple, le sable est un bien public, donc son exploitation doit être encadrée. C’est la raison pour laquelle, il existe des permis à obtenir avant d’exploiter le sable. »
En dehors de l’illégalité dans laquelle évoluent ces exploitations clandestines de sable, KPONDZO Kwami nous démontre, exemples à l’appui, l’impact environnemental négatif de ces exploitations.
« C’est déplorable qu’il y ait des propriétaires terriens qui liquident leur terrain à vil prix à des sociétés exploitantes qui n’ont même pas le permis d’exploitation, comme c’est le cas à Vogan et à Zanguéra. Ceci devient donc de l’anarchie, et ces exploitations anarchiques contribuent doublement à la dégradation de l’environnement.

Dans le cas d’une activité encadrée, explique-t-il, l’exploitant doit avoir un permis. Ainsi, il est soit forcément soumis à certaines études d’impact environnemental, soit soumis à des règles d’exploitation qui contribuent à la protection de l’environnement. Mais s’il s’agit d’une exploitation anarchique, cela voudrait dire que l’exploitant n’est soumis à aucune règle d’exploitation, contribuant ainsi à la destruction du couvert végétal, à la baisse de la production agricole.
Un autre impact de l’exploitation du sable est que même les routes sont exploitées. Les routes sont occupées par ces camions qui détruisent le sol, défoncent les routes. Même au sein des villages, le sol est jonché des trous, tout simplement parce qu’il y a une carrière ouverte sans permis d’exploitation. »
Perte de vies Humaines

Lors des récentes pluies, la situation est devenue encore plus alarmante avec la mort de deux enfants tombés dans les carrières abandonnées remplies d’eau de pluie. Ces trous béants, qui auraient dû servir à l’agriculture, sont maintenant des pièges mortels.
« Ces terres auraient dû être cultivées pour nourrir nos familles, mais elles sont devenues des pièges mortels. J’ai perdu mes enfants et notre source de subsistance. Maintenant, nous vivons dans la peur constante des dangers qui se cachent dans ces trous remplis d’eau en période de pluie »,confie le père des deux enfants ,un agriculteur à Vo-Kossidamé

Pour KPONDZO Kwami, le Directeur Exécutif du CJE-TOGO « Les terres qui deviennent des carrières abandonnées représentent un danger imminent pour les enfants dans la région, transformant des zones potentiellement agricoles en pièges mortels remplis d’eau de pluie, accentuant ainsi les risques d’accidents tragiques. »

Oser réclamer pour un droit à un environnement sain
En 2013, le gouvernement a décidé d’interdire l’exploitation de sable sur le littoral, par les arrêtés interministériels n° 031/MME/ MERF/2011 du 05 mai 2011 et n° 002/MME/MERF/2013 du 15 janvier 2013, pris par les ministères des Mines, de l’Environnement et celui de la Protection civile.
Classé au rang des minerais, le sable ne peut être exploité sans autorisation du ministère des Mines conformément aux dispositions de la loi n° 96-004 /PR portant Code minier de la République togolaise.
Ledit code stipule en son article 16 que « le détenteur d’un permis de recherche a en priorité le droit d’obtenir un permis d’exploitation pour les substances minérales et dans le périmètre précisé dans son permis de recherche, pourvu qu’il soit en règle au regard des dispositions de la présente loi, qu’il remplisse les conditions administratives relatives à la demande d’un permis d’exploitation, qu’il démontre l’existence d’un gisement économiquement exploitable et que le programme de développement et d’exploitation du gisement soit jugé acceptable par les autorités compétentes ».
L’article 18 précise que « le permis d’exploitation confère à son titulaire le droit exclusif d’entreprendre des activités de prospection, de recherche et d’exploitation pour les substances minérales et dans le périmètre précisé par le permis. La superficie du périmètre est fonction du gisement ».
Selon Koffi Adadji Efanam, directeur général de l’Agence Nationale de Gestion de l’Environnement (ANGE), organe qui a en charge l’étude des sites exploitables, « toute personne physique ou morale de nationalité togolaise ou étrangère justifiant des capacités techniques et financières nécessaires pour mener à bien l’ensemble des activités minières ou de commercialisation, peut introduire la demande d’autorisation d’exploitation. »
Et même si la tendance à l’exploitation clandestine du sable tend à prendre le dessus dans des localités au sud du Togo, l’Association Togolaise pour le Bien-Etre de la Population (ATBEP) n’a jamais capitulé.

« Nous faisons énormément dans la dénonciation de l’exploitation clandestine du sable et des carrières sauvages sur toute l’étendue du territoire national. Ce qui est déplorable, c’est que le ministère des Mines nous avait sollicités et ensemble, nous avons fait un sondage concernant l’exploitation des carrières sauvages dans la communauté de Vogan. C’était horrible. Actuellement notre seule inquiétude, c’est qu’on continue d’exploiter de manière clandestine à Vogan. Depuis 2019 que nous avions protestés contre ce genre d’activité illicite, ce n’est que tout dernièrement qu’on a constaté la reprise de ces activités hautement polluantes. », a narré Kessina WONEGOU, Pdt de l’ATBEP.

Aussi, poursuit-il, « Nous constatons avec préoccupation que la disponibilité des terres cultivables à Vogan diminue progressivement. Un grand nombre de nos concitoyens ont été contraints de quitter la localité à la recherche de meilleures conditions de vie ailleurs. Parallèlement, la biodiversité de la région est menacée, avec de nombreuses espèces végétales, utilisées à la fois comme légumes et comme médicaments, qui sont désormais en voie d’extinction. Nous saluons l’attention portée à cette problématique par le Chef de l’État, comme en témoigne sa réaction suite à notre récente correspondance. Nous espérons vivement que, comme il l’a souvent fait par le passé en réagissant aux préoccupations de la population, il prendra des mesures énergiques pour résoudre définitivement le problème de l’exploitation clandestine des carrières sauvages. »
De la responsabilité des autorités face aux carrières sauvages incontrôlées
L’exploitation incontrôlée des carrières sauvages dans les diverses localités de Vogan comme à Zanguéra a atteint des proportions alarmantes, mettant en péril l’environnement, la sécurité des populations locales et leurs moyens de subsistance.
Dans ce contexte, il est impératif que les autorités compétentes prennent des mesures immédiates pour réguler cette activité et protéger les communautés affectées. « Aujourd’hui, notre préfecture tout comme la plupart des communes dans le Vo est totalement touchée avec cette exploitation anarchique des carrières sauvages. C’est extrêmement dangereux ce qui se passe et plus précisément dans la Commune de Vo 4 à Akoumapé, il est quasi impossible de pouvoir mener des activités agricoles. Nous risquons de perdre énormément en matière de terre. Mais j’en appelle à la réaction de nos maires, car la plupart de ces exploitations ne peuvent se faire sans leurs autorisations. », indique le préfet de Vo, Leguede Kokou.
Pour M. Afandé, le maire de Vo 1, les carrières ouvertes sans autorisation sont fermées. « Dans notre commune, nous avons constaté que des carrières ont été exploitées non loin des voies praticables, ce qui peut être dangereux. Quand les carrières n’ont pas de permis d’exploitation, nous ordonnons sa fermeture, ceci en collaboration avec la Direction préfectorale de l’environnement. Nous sommes conscients de la protection de l’environnement et nous veillons à ce que les carrières ne soient pas faites sans des études d’impact environnemental. »
La lutte contre l’exploitation des carrières sauvages au Togo nécessite une action concertée et déterminée des autorités locales et nationales. Il est temps de prendre des mesures concrètes pour préserver l’environnement, garantir la sécurité des populations et promouvoir un développement durable dans la région.





