Le Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été créé en 1988 dans l’objectif de fournir des évaluations détaillées de l’état des connaissances scientifiques, techniques et socio-économiques sur les changements climatiques, leurs causes, leurs répercussions potentielles et les stratégies d’approche de solutions.
Depuis lors, le GIEC a établi cinq rapports d’évaluation multivolumes, successivement en 1990 (FAR [1]), 1995 (SAR [2]), 2001 (TAR [3]), 2007 (AR4 [4]), et 2014 (AR5 [5]). En Août 2021, le GIEC a publié son sixième rapport d’évaluation de l’état du climat au niveau mondial (AR6 [6]), dont les suppléments de rapport sur l’adaptation et sur l’atténuation ont été publiés respectivement en Février et en Avril 2022. Le 19 Mars dernier, le Groupe a publié le Rapport de synthèse et le résumé à l’endroit des décideurs politiques de l’ensemble de ces trois rapports afin de fournir au public moins averti techniquement sur la science du climat les données saillantes sur ce qui importe de savoir sur l’état actuel du système climatique mondial et comment agir pour limiter le réchauffement de la planète à 1.5˚C conformément à l’objectif de l’Accord de Paris de 2015 sur le climat.
Cet article présente neuf points clés à retenir de ce Rapport de Synthèse, des points autour desquels s’arcboute la transition vers des modes de développement résilient au climat et à faibles émissions de carbone, et qui doivent être au frontispice des débats scientifiques, politiques, économiques et sociaux pour la décennie en cours, et au-delà.
Les activités humaines, telles que la combustion de sources d’énergie fossile et la déforestation, ont sans équivoque provoqué le réchauffement récent de l’atmosphère
Les concentrations atmosphériques du dioxyde de carbone (CO2) n’ont jamais été aussi élevées depuis au moins deux millions d’années. De façon illustrative, les émissions d’origine humaine ont augmenté de 12% depuis 2010 et de 54% depuis 1990.
La terre s’est déjà réchauffée de 1,1˚C depuis la révolution industrielle
Le réchauffement a été plus important sur les terres émergées, avec un réchauffement de 1,6°C depuis la révolution industrielle. Depuis 1970, le réchauffement a été plus rapide qu’au cours de toute autre période de ce type au moins au cours des deux derniers millénaires.
Selon le GIEC, les données scientifiques recueillies au cours des sept dernières années ont montré que les niveaux de réchauffement planétaire inférieurs à ceux évalués précédemment ont déjà sujet le monde à des risques climatiques graves. Ce qui souligne l’urgence d’une action visant à limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C. Au-delà de 1,5 °C, les risques climatiques élevés et très élevés deviendront la nouvelle norme. Nombre d’entre eux, comme l’élévation du niveau de la mer, seront irréversibles.
Le réchauffement de la terre a déjà entraîné des dommages considérables et des pertes irréversibles inégalement répartis à travers le monde
Le changement climatique a déjà un impact sur toutes les régions du monde, entraînant des évènements climatiques extrêmes, parfois simultanément, et des changements rapides dans l’atmosphère, les océans, les glaciers et les nappes glaciaires.
Les effets les plus néfastes se font sentir dans des régions telles que les Petits États Insulaires en Développement (PEID) et les Pays les Moins Avancés (PMA), alors même que ces pays sont ceux qui contribuent le moins aux émissions de GES, cause du réchauffement de la planète. Les émissions par habitant des PMA et les PEID sont les plus faibles (1,7 tCO2e et 4,6 tCO2e, respectivement) par rapport à la moyenne mondiale (6,9 tCO2e). En particulier pour ces pays, les effets du changement climatique réduisent la disponibilité des ressources financières et entravent la croissance économique nationale.
Certains effets climatiques sont irréversibles et entraînent des pertes et des dommages pour la nature et pour les populations. Ainsi, les pertes et les dommages généralisés causés par des événements à évolution lente, tels que la réduction de la disponibilité de l’eau, de la production agricole et des rendements de la pêche, la propagation des maladies, les dommages économiques, le recul des glaciers et l’élévation du niveau de la mer, se produisent déjà et affectent les communautés vulnérables de manière disproportionnée.
Malgré le fait que les efforts d’adaptation aient progressé ces dernières années, ils demeurent insuffisants
Aujourd’hui, environ 3,3 à 3,6 milliards de personnes vivent dans des endroits très vulnérables au changement climatique à travers le monde. À travers le monde, les populations ont planifié et mis en œuvre toute une série de mesures d’adaptation pour faire face à l’intensification et à la gravité des impacts du changement climatique.
Bien que des progrès aient été accomplis, il existe des lacunes notamment en ce qui concerne la mise en œuvre et le financement des actions de renforcement de la résilience des systèmes sociaux, économiques, infrastructurels et écosystémiques, et des seuils de non-retour des impacts climatiques ont été atteints dans certains écosystèmes et certaines régions du monde.
Les politiques actuelles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) placent la planète sur la voie d’un réchauffement d’environ 3,2°C d’ici la fin du siècle, ce qui conduirait à un monde méconnaissable.
Les meilleures estimations scientifiques concluent que la planète atteindra un réchauffement de 1,5°C, limite de température de l’Accord de Paris, au début des années 2030. Ainsi, les actions d’adaptation ne peuvent à elles seules empêcher ou réduire tous les impacts du changement climatique.
En conséquence, la réduction accrue et accélérée des émissions de GES est une urgence pour garantir la capacité du monde à s’adapter au changement climatique dans les années à venir. Chaque fraction de degré compte. Plus nous agissons rapidement, plus nous avons de chances de réduire les risques climatiques cumulés et en cascade qui sont de plus en plus difficiles à gérer. Plus le réchauffement est important, plus la probabilité que des événements moins probables aient des répercussions négatives très importantes augmente.
Si le réchauffement de la planète se poursuit à un rythme de 2 à 3°C, ce qui est probable en évaluant les politiques actuelles, les données scientifiques du GIEC estiment que les calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique occidental disparaîtront presque complètement à long terme, ce qui entraînera une élévation du niveau de la mer d’une valeur de plusieurs mètres. Mais des réductions profondes, rapides et durables des émissions de gaz à effet de serre pourraient permettre de ralentir le rythme et éviter jusqu’à 3 m d’élévation du niveau de la mer sur de très longues périodes si le réchauffement est limité à 1,5°C au lieu de 2°C. Le ralentissement de l’élévation du niveau de la mer est essentiel pour le succès effectif de l’adaptation des zones côtières.
Les émissions doivent être réduites au cours de cette décennie et atteindre le niveau zéro au milieu du siècle
Si nous voulons limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C et éviter certains des impacts climatiques les plus catastrophiques, les émissions mondiales de GES doivent non seulement atteindre un pic et diminuer fortement, mais aussi parvenir à des émissions nettes nulles d’ici le milieu du siècle, et à des émissions nettes négatives par la suite. Si nous voulons que les trajectoires de développement du monde s’alignent sur le niveau de réchauffement de 1,5°C de la planète, les émissions doivent diminuer en moyenne de 43% par rapport aux niveaux de 2019 d’ici à 2030, de 60% d’ici à 2035 et de 69% d’ici à 2040.
Cependant et contrairement à ces tendances baissières, les émissions continuent à augmenter. Les objectifs climatiques fixés sur l’horizon 2030 ne sont pas à la hauteur de ce qu’exige la limitation de la température de la planète à 1,5°C. Les politiques et les législations ne sont même pas encore en mesure d’atteindre ces objectifs. Et les politiques législatives ne sont même pas encore en mesure d’atteindre ces objectifs. Le GIEC invite donc les gouvernements à s’atteler immédiatement à combler le déficit de réduction des émissions pour 2030.
Un retard dans l’action climatique conduirait à des investissements et actifs non productifs
Les infrastructures de combustibles fossiles existantes et prévues font exploser le budget carbone restant. L’année dernière, le GIEC a noté qu’en limitant le réchauffement de la planète à moins de 2°C, nous laisserons entre 1 et 4 000 milliards de dollars d’actifs inutilisés et non productifs, le charbon étant le plus menacé jusqu’en 2030 et le pétrole et le gaz vers le milieu du siècle. Cela signifie que si les pays continuent à installer des infrastructures basées sur les combustibles fossiles, le monde s’enfermera dans une trajectoire d’émissions élevées.
Le financement est urgent pour accélérer l’action climatique
Pour faciliter le développement et l’accélération de l’action climatique, le GIEC indique que les investissements devront être multipliés par trois à six au cours de cette décennie et l’accès au financement devra être amélioré, surtout pour les pays en développement qui sont les plus vulnérables au changement climatique. Ainsi, l’augmentation du financement, le transfert des technologies et la coopération internationale sont les piliers de l’accélération de l’action climatique vers la transition écologique. En exemple, l’augmentation du financement des énergies propres peut contribuer à fournir un accès à l’énergie aux populations mal desservies. Aussi, le transfert de technologies propres peut-il faciliter le dépassement et l’abandon des technologies polluantes.
Pour le GIEC, les investissements doivent également être réorientés. Aujourd’hui, le montant des flux financiers privés et publics consacrés aux combustibles fossiles est plus élevé que celui consacré à l’atténuation et à l’adaptation. La suppression des subventions aux combustibles fossiles peut augmenter les recettes publiques qui pourraient être utilisées pour atteindre les objectifs sociétaux. À cet effet, l’augmentation des flux de financement nécessite une action engagée de la part des gouvernements, des régulateurs financiers, notamment par l’intermédiaire des banques centrales et des investisseurs.
Un changement de système est nécessaire dans tous les secteurs, et des solutions sont déjà disponibles.
Les réductions d’émissions de GES et les mesures d’adaptation requises sont d’une ampleur sans précédent. Le système énergétique, l’industrie, les villes et la manière dont nous gérons nos terres, nos océans et nos eaux et cultivons nos aliments devront être modifiés vers des trajectoires plus sobres en carbone. Le GIEC a souligné que les mesures qui permettent de réduire les émissions de GES ont également des effets bénéfiques importants sur la santé, par exemple en réduisant la pollution atmosphérique, en améliorant la mobilité et en favorisant une alimentation saine.
La bonne nouvelle, selon le GIEC, c’est qu’il existe déjà une série de solutions. D’une part, il existe déjà des outils efficaces et peu coûteux pour lutter contre le changement climatique. D’autre part, des options d’atténuation réalisables, efficaces et peu coûteuses, telles que l’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’efficacité énergétique, etc. signifient que l’écart de réduction des émissions à l’horizon 2030 peut être comblé avec des mesures qui s’autofinancent souvent. Enfin, il est indéniable que la décarbonisation sera moins coûteuse que la poursuite de l’utilisation d’infrastructures utilisant des combustibles fossiles. Ainsi, les trajectoires de développement menant à une limitation de la température de la planète à 1,5 °C prévoient toutes une transition rapide vers l’abandon des combustibles fossiles et une électrification généralisée à base des énergies renouvelables.
En conclusion, le GIEC montre clairement que le changement climatique est passé d’une menace lointaine à un problème qui fait déjà des ravages dans le monde aujourd’hui, avec seulement 1,1°C de réchauffement. Les mesures prises aujourd’hui détermineront les risques que nous serons contraints d’accepter ou que nous serons capables d’éviter à l’avenir, et pour des milliers d’années plus tard. Il n’y a jamais eu de moment plus urgent pour prendre des mesures décisives. La bonne nouvelle, c’est que les points lumineux d’actions nous montrent comment tirer parti de la politique, du leadership, de l’innovation et des grandes idées pour faire changer les choses en faveur d’un monde écologiquement propre, économiquement prospère et socialement équitable.
Ce Rapport de Synthèse arrive à un moment décisif de cette décennie cruciale pour l’action climatique. Il présente davantage la problématique de plus en plus grave du changement climatique qui menace la santé humaine, les objectifs de développement et l’environnement dont nous dépendons tous.
Le message est clair : nous disposons de tous les éléments nécessaires pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C et renforcer la résilience climatique au cours des prochaines décennies. Mais nous n’agissons pas encore conformément aux données scientifiques, et les populations du monde entier en souffrent, les petits États insulaires en développement (PEID) et les pays les moins avancés (PMA) étant en première ligne de la crise climatique.
En conséquence, les gouvernements doivent prendre des mesures accélérées en faveur du climat cette année, l’année prochaine et les années suivantes, afin d’atteindre le pic des émissions avant 2025 et de les réduire de moitié d’ici à 2030.
Il est absolument vital d’agir au cours de cette décennie pour lutter contre le changement climatique. Le rapport final du GIEC confirme, une fois de plus, qu’aucun retard n’est justifié.
Par Koffi KOUMASSI Juriste Environnementaliste Stratégies et Politiques du Climat

