TRIBUNE rédigée par Moubarak Moukaila Directeur du financement du Développement Durable à la Banque Ouest Africaine pour le Développement (BOAD)
Produire local, distribuer intelligent, prioriser l’essentiel
L’Afrique de l’Ouest brûle. Pas seulement au sens climatique encore que les projections de désertification à l’horizon 2070 soient alarmantes mais au sens littéral d’une dépendance aux hydrocarbures qui étouffe chaque jour davantage les économies de la zone UEMOA.
Moins de 50 % de la population y a accès à l’électricité, avec des écarts vertigineux : du Niger à 20 % au Sénégal à 75 %. La demande d’électricité croît à près de 11 % par an, quand l’offre ne progresse qu’à 4 %. Ce différentiel n’est pas une mauvaise passe conjoncturelle. C’est une fracture structurelle.
Et pourtant, nous continuons, pour l’essentiel, à chercher la solution là où nous perdons la clé : dans la grande production centralisée, dans les réseaux de transport qui n’existent pas, dans des projets qui prennent dix ans avant de livrer un seul kilowattheure.
Le problème énergétique de notre région n’est pas uniquement un problème de production. C’est fondamentalement un problème de transport et de distribution. Un mégawatt produit à Kossou ne vaut rien à Zinder si la ligne de transmission est inexistante, vétuste ou saturée. Construire des centrales sans construire simultanément les réseaux, c’est remplir un seau percé.
Le choc pétrolier qui vient
Les tensions géopolitiques autour de l’Iran l’un des producteurs majeurs du Golfe Persique exercent une pression croissante sur les marchés pétroliers mondiaux. Une escalade, même limitée, suffit à faire bondir les prix du brut à des niveaux rendant insoutenables les factures d’importation de nos États membres.
Or, dans la zone UEMOA, le mix énergétique est dominé à plus de 70 % par la thermique. Autrement dit, nous brûlons du pétrole importé pour produire une électricité que nous ne distribuons pas suffisamment, au profit d’une population qui n’y a souvent pas accès.
Ce n’est pas une politique énergétique. C’est une vulnérabilité systémique. Et chaque dollar de hausse du baril de Brent est une taxe invisible prélevée sur nos ménages, nos industries, nos hôpitaux et nos écoles.
Les pays membres consacrent déjà environ 3 000 milliards FCFA par an à l’importation de denrées alimentaires de base. Ajoutons la facture énergétique, et nous comprenons pourquoi le service de la dette atteint ou dépasse 100 % des recettes fiscales dans certains États de l’Union en 2025. Il ne reste plus de marge.
La solution qui attend d’être déployée
La bonne nouvelle, c’est que la solution existe. Elle n’attend pas une percée technologique. Les panneaux solaires photovoltaïques ont vu leurs coûts chuter de plus de 90 % en quinze ans. Les batteries s’améliorent chaque année. Les systèmes de mini-réseaux électrifiaient aujourd’hui des villages entiers au Kenya, en Tanzanie, au Bangladesh. Cette solution, c’est la décentralisation énergétique.
Pour les zones rurales et périurbaines, le off-grid et le mini-grid ne sont pas des solutions de second rang. Ce sont les seules solutions économiquement rationnelles :
- Un mini-réseau solaire bien dimensionné peut être opérationnel en quelques mois, irriguer des champs, alimenter une école, un dispensaire, et créer les conditions d’une économie locale réelle.
- Attendre l’extension du réseau national dans un village à 80 km de la ligne haute tension la plus proche, c’est condamner deux générations à vivre sans électricité.
Pour les villes, les domiciles et les édifices publics, l’injection solaire directe en journée représente une opportunité immédiate et massive :
- Les toitures, le soleil et la technologie sont là. Un bâtiment administratif, une école, un hôpital équipés couvrent une part substantielle de leurs besoins diurnes sans solliciter le réseau national.
- Cela libère de la capacité réseau pour les usages critiques : industries, hôpitaux, et usages nocturnes des ménages.
C’est précisément là que réside la logique de priorisation que nous devons collectivement assumer : l’énergie réseau celle que nous produisons avec tant de peine — doit aller d’abord là où elle crée le plus de valeur et sauve des vies. La vision décentralisée n’est pas une vision du pauvre. C’est une vision de l’efficacité.
L’ambition de la BOAD à travers Djoliba La Suite
Le Plan stratégique 2026-2030 de la BOAD, Djoliba… La Suite, inscrit cette réalité dans ses priorités. L’objectif est de mobiliser 6 500 milliards FCFA de financements sur le quinquennat, avec une cible de 1 000 MW de capacité électrique additionnelle installée, dont 45 % en énergies renouvelables. Quinze millions de bénéficiaires supplémentaires doivent avoir accès à l’électricité d’ici 2030.
Djoliba La Suite identifie explicitement le soutien aux solutions off-grid et aux acteurs PAYGO comme un axe d’intervention à part entière. Il place l’énergie en domaine transversal primordial, reconnaissant qu’aucune transformation dans l’agriculture, l’industrie, la santé ou l’éducation n’est possible sans un accès fiable et abordable à l’électricité.
La BOAD dispose de quatre accréditations auprès des grands fonds climatiques : le Fonds Vert pour le Climat, le Fonds pour l’Environnement Mondial, le Fonds d’Adaptation, et le Fonds de Réponse aux Pertes et Dommages lui permettant de mobiliser des ressources concessionnelles et de structurer des montages de blended finance rendant les projets décentralisés économiquement viables.
Le Fonds d’Étude Climat (FEC), souvent méconnu mais stratégique, finance les études de faisabilité et prépare les projets avant leur présentation aux financeurs. C’est le maillon manquant entre l’intention politique et le kilowattheure livré.
Ce qu’il faut faire, maintenant
Trois chantiers s’imposent avec urgence :
- Un cadre réglementaire favorable à l’autoconsommation solaire. Plusieurs pays de l’UEMOA ne disposent pas encore d’un cadre juridique clair permettant l’injection solaire dans les réseaux de distribution. Sans ce cadre, le potentiel des toitures reste lettre morte.
- Des instruments financiers adaptés aux acteurs du off-grid. Les PME et startups déployant des solutions solaires rurales ont besoin de lignes de refinancement dédiées, de mécanismes de garantie, de fonds de capital-risque patient.
- Une logique de priorisation explicite de l’énergie réseau. Il faut décider que l’énergie produite avec peine ira d’abord là où elle crée le plus de valeur : les industries, les hôpitaux, les réseaux de froid.
L’occasion ne se représentera pas deux fois
L’histoire de l’énergie dans les pays qui ont réussi leur transformation économique est sans équivoque : c’est l’accès universel, fiable et abordable à l’électricité qui a rendu possible l’industrialisation et l’amélioration durable des conditions de vie. Nous n’avons pas à réinventer cette histoire. Nous avons à l’écrire, avec les outils du XXIᵉ siècle.
Le choc pétrolier qui vient n’est pas une menace lointaine. C’est une contrainte certaine dont le calendrier seul est incertain. La BOAD, à travers Djoliba La Suite, a choisi d’être à la pointe de la flèche. La décentralisation énergétique est le chemin le plus court entre cette ambition et cette réalité. Il nous appartient de le prendre.
A propos de l’auteur de la Tribune.
Biographie
Moubarak Moukaila est un spécialiste senior du financement du développement à la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD), avec plus de 17 ans d’expérience dans la mobilisation de ressources et la mise en œuvre de programmes à fort impact à travers l’Afrique.
Il a mobilisé plus de 500 millions USD de financements pour le développement, dont environ 70 % sous forme de dons et 30 % de prêts concessionnels, au service de la résilience climatique, de la croissance inclusive et du développement durable.
Il exerce les fonctions de Directeur du Financement du Développement Durable, supervisant les partenariats stratégiques, la mobilisation de ressources et les grands programmes alignés sur les ODD et l’Accord de Paris.
Moukaila est titulaire d’un Master of Science in Financial Economics de la Boston University et a suivi une formation executive à HEC Paris. Il est Professionnel certifié Green Bond Principles (ICMA) et a bénéficié d’une formation avancée du Collège du système des Nations Unies.

