Madame Julie Biron, co-fondatrice du Think Tank RSE et de la plateforme Wafhi.com, a parcouru un chemin professionnel riche et varié, marqué par une passion pour l’innovation sociale et l’engagement envers l’humain. À travers ses expériences au sein de la Croix Rouge et de Green Keeper Africa, elle a développé une vision profonde de la responsabilité sociale et environnementale (RSE). Convaincue de l’importance de créer un impact positif, elle a cofondé le Think Tank RSE avec Arlande Joerger en 2020. Dans un entretien accordé à Vert-Togo.tg, la co-fondatrice du Think Tank RSE est revenu sur les réelles motivations de leurs actions RSE. Interview !
Vert-Togo : Présentez-vous ? Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours et de ce qui vous a motivé à cofonder Think Thank RSE ?
Julie BIRON : Je suis Julie BIRON, co fondatrice du Think Tank RSE, un collectif d’acteurs engagés et de Wafhi.com une plateforme qui aide les entreprises, les collaborateurs et les consultants à développer leurs compétences dans les domaines de la RSE.
J’ai débuté ma carrière en tant qu’éducatrice, accompagnant des jeunes en situation de précarité. Cette première expérience professionnelle m’a menée à travailler pour la Croix Rouge, une expérience qui a aiguisé mon intérêt pour l’innovation sociale et renforcé mon engagement envers l’humain. Ces expériences ont été importantes dans mon parcours professionnel mais j’ai vite compris la nécessité d’approfondir mes compétences. Cela m’a incitée à reprendre un master en développement durable à 35 ans, marquant une étape déterminante dans mon évolution professionnelle.
Ce master m’a ouvert de nouvelles opportunités professionnelles, notamment au sein d’une Société coopérative d’intérêt collectif – SCIC –spécialisée en économie circulaire, où j’ai pu mettre en pratique mes connaissances en gestion durable des ressources. Par la suite, j’ai décidé d’aller vivre au Benin avec ma famille et de rejoindre Green Keeper Africa, une entreprise béninoise innovante qui valorise la jacinthe d’eau. Grâce à Fohla Mouftaou, co fondateur et CEO de Green Keeper Africa j’ai pu piloter, en tant que DGA des projets transformateurs qui non seulement préservent l’environnement, mais soutiennent également les communautés locales. C’est à partir de cette riche expérience que s’est cristallisée notre volonté de créer un collectif rassemblant des acteurs engagés en faveur d’une responsabilité sociale et environnementale renforcée. Mon but a toujours été de contribuer à un changement positif, en unissant les forces de divers acteurs pour amplifier notre impact sur la société et sur la planète.
Une rencontre avec Arlande Joerger, a permis de concrétiser ce projet et de co fonder en 2020 le Think Tank RSE. Ce collectif est dédié à l’implémentation concrète de la RSE afin d’accroître l’engagement des entreprises africaines dans ce domaine. Le Think Tank RSE promeut les entreprises responsables en produisant des articles, en organisant des conférences et en sensibilisant aux défis de la durabilité. Nous facilitons le partage d’expériences, pour aider les entreprises à organiser, suivre et évaluer leurs démarches RSE. Actif en Europe, en Afrique de l’Ouest, et dans l’Océan Indien, les membres Think Tank s’appliquent à ajuster ses méthodes aux divers contextes politiques, réglementaires, sociaux et économiques de ces régions, permettant ainsi une approche de la RSE à la fois globale et adaptée localement
VTG : Quel est le rôle de Think Thank RSE dans le domaine de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ?
J.B : Le Think Tank RSE agit comme un catalyseur pour l’innovation et le changement. Notre mission principale est de fournir un espace de réflexion, de discussion et d’élaboration de stratégies qui permet aux entreprises de mieux intégrer les principes de la RSE dans leur gestion quotidienne. Nous facilitons le partage des meilleures pratiques et des connaissances entre différents acteurs, allant des entreprises aux universitaires en passant par les décideurs politiques.
Nous œuvrons également à sensibiliser les entreprises aux bénéfices de la RSE, non seulement en termes de conformité réglementaire, mais aussi en tant qu’élément central de leur stratégie de développement durable. Cela inclut l’élaboration et la mise en œuvre de pratiques qui respectent l’environnement, favorisent l’équité sociale, et assurent une gouvernance éthique.
Le Think Tank RSE collabore avec la plateforme Wafhi.com pour développer des outils et des programmes de formation permettant d’aider les entreprises à évaluer et à améliorer leur performance en matière de RSE. Grace à un réseau d’experts et à l’ensemble de nos changemakers, nous mettons en lumière des entreprises engagées, partageons des conseils stratégiques contextualisés qui aident les entreprises à aligner leurs objectifs économiques avec les impératifs sociaux et environnementaux.
VTG : En quoi consiste exactement le travail de consultante RSE ?
J.B : En tant que consultante RSE, mon rôle est d’aider les organisations à adopter des pratiques durables et éthiques dans leurs activités et stratégies. Cela commence souvent par une évaluation des pratiques existantes pour mesurer la conformité et l’efficacité des initiatives RSE déjà en place. Sur cette base, je développe avec les équipes dirigeantes des stratégies contextualisées qui alignent les objectifs de développement durable avec ses objectifs commerciaux de l’entreprise. Je propose aussi très régulièrement d’intégrer la formation et la sensibilisation des employés pour renforcer la culture d’entreprise. Une partie de mon activité inclut la mise en place de systèmes de suivi et de reporting pour évaluer les progrès, ainsi que la préparation de rapports de durabilité destinés aux parties prenantes.
Je tiens à préciser que je ne me considère pas comme une experte infaillible ; j’apprends chaque jour aux côtés des dirigeants d’entreprises et des équipes. Mon rôle est d’explorer avec eux les spécificités de leur secteur d’activité, et de réfléchir ensemble aux meilleures pratiques à mettre en place, adaptées à leur réalité. Cette approche collaborative me permet de comprendre profondément les défis auxquels ils sont confrontés et de co-créer des stratégies RSE efficaces et personnalisées qui respectent à la fois leurs objectifs et les principes du développement durable. Mon expérience s’enrichit continuellement grâce aux interactions et aux apprentissages partagés avec les entreprises qui me font confiance, ce qui dynamise notre quête commune de solutions responsables et innovantes. Cet échange constant enrichit ma compréhension et renforce notre capacité collective à instaurer des pratiques d’entreprise plus responsables et efficaces.
VTG: Comment les entreprises africaines perçoivent-elles la RSE et quelles sont les tendances actuelles dans ce domaine en Afrique ?
J.B : Les entreprises africaines adoptent progressivement la RSE comme un élément central de leur stratégie globale, reconnaissant son impact sur la compétitivité et l’image de marque. Cette intégration se traduit par des initiatives adaptées aux défis locaux tels que l’accès à la formation, la santé et la sécurité au travail, l’innovation mais aussi par des actions reflétant un engagement envers les besoins spécifiques des communautés locales. En parallèle, un nombre croissant d’entreprises investit dans des solutions d’énergie renouvelable ou améliore leurs pratiques agricoles pour une gestion plus durable des ressources naturelles.
La pression pour une plus grande transparence et une meilleure gouvernance pousse aussi les entreprises à adopter des standards internationaux élevés, attirant ainsi des investissements étrangers. Malheureusement, ces référentiels peuvent ne pas être entièrement adaptés aux réalités africaines, car ils ne tiennent pas compte des contextes socio-économiques, culturels et environnementaux spécifiques du continent. Cette discordance peut rendre difficile la mise en œuvre de pratiques à la fois pertinentes et efficaces dans leur contexte local. Il y a donc selon moi un besoin croissant de développer des cadres de RSE qui reflètent les défis uniques et les opportunités présentes en Afrique, pour s’assurer que les initiatives de RSE sont véritablement bénéfiques et adaptées aux communautés et aux environnements qu’elles visent à soutenir.
VTG : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de projets ou d’initiatives RSE auxquels vous avez contribué ?
J.B : Durant ces dernières années, j’ai eu l’opportunité de contribuer à plusieurs projets significatifs qui ont renforcé l’engagement durable des entreprises avec lesquelles j’ai travaillé. Au lancement du Think Tank RSE par exemple, nous avons lancé avec Green Keeper Africa un programme d’incubation destiné spécifiquement aux entrepreneurs du secteur informel. Nous avons mis en place un système de mentorat où des experts et des professionnels expérimentés accompagnent ces entrepreneurs, leur fournissant des conseils stratégiques et pratiques pour développer leurs activités tout en intégrant des principes de RSE.
Un autre projet marquant a été le partenariat entre le Think Tank RSE et l’ONG Tamaee, qui s’est concentré sur la valorisation des bâches publicitaires. Ensemble, nous avons mis en place un projet d’upcycling pour transformer ces matériaux en accessoires scolaires tels que des trousses et des cartables. Cette initiative non seulement recycle des matériaux qui autrement seraient des déchets, mais elle soutient également l’éducation en fournissant des fournitures scolaires essentielles aux enfants.
Plus récemment j’ai co développé et animé un programme de coaching sur la mesure d’impact. La mesure d’impact est essentielle pour les organisations engagées dans des initiatives de responsabilité sociale, car elle leur permet d’évaluer l’efficacité de leurs actions et de justifier les investissements auprès des parties prenantes. Cette démarche offre une base solide pour l’amélioration continue des projets en fournissant des données cruciales qui influencent la prise de décision stratégique.
Enfin, sur la plateforme Wafhi, nous avons créé et animé avec Arlande Joerger, une formation ciblant les enjeux spécifiques de l’Afrique de l’Ouest. Cette formation vise à intégrer et prendre en compte les réalités locales des entreprises ou filiales, assurant ainsi que les initiatives RSE sont non seulement efficaces mais également pertinentes pour les contextes régionaux. Parallèlement, nous avons développé une offre destinée à soutenir les consultants dans leurs activités. Les métiers liés à la RSE sont relativement nouveaux et il est souvent difficile de trouver des formations spécifiquement adaptées au contexte africain. De plus, exercer en tant que consultant n’est pas toujours simple, et bénéficier du soutien d’un collectif peut représenter un avantage significatif.
Je pense que ces exemples illustrent bien la diversité et la portée de mon travail en RSE, montrant comment les principes de durabilité peuvent être intégrés de manière créative et efficace dans divers contextes et projets.
VTG : Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées les entreprises en matière de RSE en Afrique ?
J.B : Les entreprises doivent souvent naviguer dans un environnement complexe. Un manque de sensibilisation aux enjeux de la RSE, combiné à un accès limité aux ressources nécessaires telles que le financement, l’expertise et la technologie, complique l’adoption de pratiques durables en Afrique. De plus, comme je l’ai déjà dit, les cadres réglementaires, qui s’appuient fréquemment sur des modèles occidentaux, ne reflètent pas toujours les spécificités locales, ce qui peut rendre l’intégration de la RSE compliquée. Si ces principes ne sont pas adaptés au contexte local ou si l’on ne travaille pas à surmonter les résistances au changement, les équipes peuvent rencontrer des difficultés à les mettre en œuvre efficacement.
Mais l’un des aspects les plus délicats de la mise en œuvre de la RSE en Afrique, pour moi, réside dans le dialogue avec les parties prenantes. La culture de la collaboration et de la transparence varie considérablement d’une région à l’autre, et ces différences culturelles peuvent parfois rendre les échanges plus complexes. La construction d’une communication ouverte et honnête est essentielle, mais elle peut être entravée par des attentes et des pratiques bien ancrées qui ne favorisent pas toujours la transparence. Cela nécessite un effort conscient et continu pour éduquer et sensibiliser toutes les parties prenantes aux bénéfices d’une collaboration sincère et ouverte, ce qui est crucial pour le succès des initiatives de RSE.
VTG : Comment pensez-vous que les entreprises africaines peuvent réduire leur empreinte environnementale tout en restant compétitives sur le marché ?
J.B : En intégrant la durabilité au cœur de leurs opérations. Cela peut inclure l’investissement dans les énergies renouvelables comme le solaire ou l’éolien, qui réduisent la dépendance aux combustibles fossiles et diminuent les coûts énergétiques à long terme ou améliorer l’efficacité énergétique dans les processus de production et les infrastructures. Adopter une gestion durable des déchets et opter pour un approvisionnement responsable peut aussi aider à minimiser les impacts environnementaux indirects.
Développer des produits écologiques ou/et innovants peut également satisfaire la demande croissante des consommateurs pour des options durables. Enfin, éduquer et impliquer les employés dans ces initiatives renforce leur efficacité et favorise une culture d’entreprise responsable. En combinant ces stratégies, les entreprises non seulement minimisent leur impact sur l’environnement mais améliorent également leur positionnement sur un marché mondial qui valorise de plus en plus la durabilité.
VTG : En tant que consultante RSE, quelle est votre opinion sur la nécessité pour les entreprises en Afrique de réduire leur empreinte environnementale et comment peuvent-elles y parvenir de manière efficace et rentable ?
J.B : Je reconnais l’importance de réduire l’empreinte environnementale des entreprises africaines, mais il est également necessaire de contextualiser cette démarche dans la réalité socio-économique du continent. Il est important de rappeler que les 1% les plus riches de la population mondiale émettent près de quatre fois plus de CO2 que tout le continent africain. Cela souligne que, tout en s’efforçant de devenir plus durables, les priorités des entreprises africaines doivent également répondre aux besoins spécifiques de leurs populations.
Comme vu plus haut, les entreprises installées en Afrique peuvent mettre en place l’utilisation optimisée de ressources locales, investir dans des technologies appropriées pour l’énergie renouvable, et l’adoption de pratiques de production plus efficaces qui réduisent à la fois les coûts et les impacts environnementaux. Il est aussi important je pense de développer des partenariats avec des acteurs locaux et internationaux pour partager les connaissances, les technologies, et les meilleures pratiques.
Un autre axe qui est pour moi essentiel est la mise en place d’un accompagnement dédié à l’entrepreneuriat responsable. Cet accompagnement doit commencer dès les premières étapes de création d’une entreprise pour sensibiliser les dirigeants à l’importance de penser à leur impact environnemental. Intégrer ces considérations dès le début peut façonner des pratiques commerciales qui non seulement respectent l’environnement mais qui sont également viables économiquement à long terme.
Une des autres particularités du continent est que nous devons aussi prendre en compte l’économie informelle, qui constitue une large part de l’économie africaine. Les entreprises dans ce secteur sont souvent moins régulées et peuvent ne pas avoir accès aux mêmes ressources que le secteur formel pour implémenter des pratiques durables. Proposer des solutions adaptées et accessibles pour ces acteurs est donc fondamental. Cela peut inclure des formations spécifiques, des incitations pour adopter des technologies vertes à faible coût, et un soutien pour formaliser leurs activités de manière à intégrer les principes de la RSE de façon plus structurée. Ainsi, en encourageant et en soutenant un entrepreneuriat responsable dès le départ, et en tenant compte de la spécificité de l’économie informelle, nous pouvons contribuer à un développement plus durable et inclusif en Afrique.
En mettant en place des stratégies qui tiennent compte à la fois de l’environnement et des réalités économiques locales, les entreprises africaines peuvent non seulement améliorer leur durabilité mais aussi contribuer de manière significative au développement socio-économique du continent.
Interview réalisée par Hector NAMMANGUE

